
Il est des livres que l'on découvre sans forcément en attendre grand chose et qui laissent une empreinte indélébile. Certes, je recherchais désespérément l'ouvrage de Tibet "Qui fait peur à maman ?" mais peut-être pas pour de bonnes raisons. Etait-ce par curiosité puisque Tibet (alias Gilbert Gascard) n'était jusqu'alors essentiellement connu que pour ses talents de dessinateur ? (encore qu'il ait eu la double casquette scénariste dessinateur sur Chick Bill) Etait-ce parce que ce grand monsieur de la BD nous avait quittés quelques mois plus tôt alors que Ric Hochet avait baigné mon enfance et adolescence et bien au delà ? Etait-ce, plus simplement, pour posséder un ouvrage de Tibet que je n'avais pas encore ? Ou pour me risquer à une déception de lecture ?
Probablement un peu de tout ça. Il est vrai aussi que je ne m'attendais pas à avoir la moindre difficulté pour me le procurer. Mais entretemps la maison d'édition a mis la clé sous la porte et le livre est devenu très rare. Heureusement, il est des amis qui ont rendu cette acquisition possible.
Je ne l'ai pas lu tout de suite d'ailleurs. Je voulais en profiter pleinement. Et ayant eu quelques semaines cahotiques, je ne voulais surtout pas altérer le plaisir de lecture. Et puis, par une fin de semaine somme toute classique, j'ai enfin ouvert le fameux ouvrage. Il était tard. J'ai dû m'arrêter à regret à la 60e page. Pour mieux engloutir le reste dès le lendemain. Les 130 pages restantes. Engloutir fait un peu rabelaisien mais le mot est à peine trop fort tant j'ai pris du plaisir.
"Qui fait peur à maman ?" est préfacé par Salvatore Adamo, grand ami de Tibet et passionné de BD. La préface est chaleureuse, complice, juste ce qu'il faut. Un premier plaisir. Suivi d'un choc. Car le livre s'ouvre sur ces quelques lignes. Je ne résiste pas à l'envie de les partager avec vous. Ceux qui me connaissent, ou qui m'ont déjà lus (En principe, ce sont les mêmes...), comprendront l'importance de ces mots vis à vis de l'enfant que j'ai été. Et le fait que Tibet ait justement choisi de commencer son récit par là a ajouté à l'émotion de la lecture.
Je hurle de terreur depuis des heures.
Je hurle à m'en déchirer la gorge.
Personne ne m'entend... Ou on refuse de m'entendre.
Je suis enfermé dans une cave humide et froide
qui sent le pipi de chat.
Je suis enfermé dans le noir.
Le noir de mes pires cauchemars.
La nuit me terrorise depuis toujours.
Je hurle tassé sur l'escalier de pierre suintante,
blotti contre la porte d'où surgira mon sauveur...
Je grelotte dans mes vêtements trop légers, des
vêtements de régions plus douces.
Qu'est-ce que je fais à mille kilomètres de ma maison ?
A mille kilomètres de Marseille, de sa lumière,
de sa chaleur ?
"AU SECOURS !... Je n'ai que quatre ans..."
A partir de ce moment, on plonge avec Tibet dans ses souvenirs d'enfance. On passe par toutes les émotions possibles, des rires aux larmes. Vraiment. On découvre cet enfant déraciné qui a dû quitter Marseille, sa ville, pour s'installer avec sa famille en Belgique. On en apprend bien évidemment les raisons dont l'essentielle donne le titre à l'ouvrage. Mais je ne veux pas trop en dire. Parce que je compte bien partager ce plaisir de lecture avec le plus grand nombre.
Disons simplement que le contexte géopolitique de l'époque est celui de la seconde guerre mondiale, des tickets de rationnement, de la pension. Avec, en toile de fond, les problèmes familiaux, la maladie d'une mère, l'éloignement d'un père. Les questionnements d'un enfant de quatre ans qui grandit tant bien que mal, à travers une passion naissante du cinéma et les 400 coups qui pimentent une existence pas facile. Un enfant qui se cherche.
A ce titre, certains chapitres prennent aux tripes, dès que le spectre de la guerre ou de la famille décomposée apparaît. Mais la force de Tibet est d'avoir toujours su contrebalancer cette gravité par des anecdotes franchement hilarantes. D'avoir su finalement rester un enfant autant que cela puisse être possible. Il désamorce ainsi ce qui aurait pu passer pour du pessimisme ambiant et en fait quelque chose de beau, de gai parfois. De drôle souvent.
Du coup, on suit avec infiniment de plaisir l'apprentissage parfois difficile de ce marmot de Marseille débarqué à Bruxelles. Avec infiniment de tendresse et d'émotion aussi. Jusqu'à l'âge adulte où le livre se referme d'ailleurs d'une manière un peu abrupte, comme pour nous rappeler que la vie l'est aussi parfois. Entre les deux, ce n'est que du bonheur de lecture. Un plaisir incommensurable. Une leçon de vie aussi. Et un respect décuplé pour ce grand monsieur qui a livré là, à mon sens et bien au delà des émotions véhiculées, un ouvrage de littérature avec un grand L (ou un grand O, c'est comme vous voulez...). Parce que l'ensemble est remarquablement bien écrit, vivant, rythmé, drôle, prenant, tragique... On passe d'une émotion à une autre comme si ça coulait de source. Comme une évidence.
Après, on peut toujours avoir un regret. Toujours le même. D'avoir attendu que les gens s'en aillent alors qu'on aurait tant souhaité leur dire merci pour ce plaisir donné. Tibet ne saura jamais le plaisir que j'ai pris à le lire. Mais moi, je le sais. C'est probablement l'essentiel. Un immense merci à ce grand monsieur. Merci Tibet !
PS : Il va sans dire, même si c'est anecdotique, que je recherche (mais de façon bien moins obsédante évidemment) un 2e exemplaire de "Qui fait peur à maman ?" afin que je puisse en partager un avec le plus grand nombre tout en en gardant un jalousement préservé dans ma biliothèque. Alors le message est lancé, sait-on jamais...
1 commentaire:
Bien contente que la lecture fut à la hauteur de tes attentes...
Après ton message, j'ai bien envie de lire ce livre aussi !
Enregistrer un commentaire