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mercredi 5 janvier 2011

En trompe l'oeil (13)


Au départ, lui et sa femme n'avaient pas pensé à mal. Ils étaient entrés tout simplement dans la petite boutique désireux de s'acheter deux masques en vue du Carnaval de Venise. C'est une fois à l'intérieur qu'ils sentirent que quelque chose n'allait pas. Une impression.

Déjà la jeune femme qui les accueillit avait quelque chose de... hum, comment dire... Disons qu'elle était un peu... dénudée, quoi ! Bustier et porte-jarretelles simplement recouverts d'une nuisette satinée transparente. Elle était ravissante, soit dit en passant, mais quand même. Avait-on idée d'accueillir des touristes en pareille tenue ? L'homme était gêné et arborait un sourire nigaud. Sa femme était peut-être aussi gênée que lui mais en revanche elle ne souriait pas. Elle regardait son mari niaiseux.

-Alors mes chéris, qu'est-ce qui vous ferait plaisir ? Un joli petit couple comme vous, mmh ? susurra t-elle d'une voix aussi excitante que tout le reste.

-Eh bien, commença l'homme dont le visage s'était considérablement empourpré, nous aimerions voir de plus près les masques que vous avez dans le fond de la boutique ainsi qu'en vitrine. Ce faisant, il pointa du doigt les étalages sur lesquels étaient disposés plusieurs dizaines de modèles différents.

La jolie vendeuse prit un délicieux air pincé. L'homme était de plus en plus émoustillé et sa femme de moins en moins.
-Oooh ! Mais ce ne sont pas des masques, voyons, mon petit bichon ! C'est pourtant clair, non ? Ce sont des cache-sexe, cache-boules et cache-foufounes, voyons !

Le couple tressaillit et se regarda interloqué.
-Eh bien, ne soyez pas gênés, voyons ! On jurerait que vous n'en avez jamais vu auparavant. Alors qu'il n'y a que ça à Venise ! La ville de l'amour, vous vous rappelez ? continua la jolie jeune femme d'un air mutin.

Elle prit un des "masques" tout en haut de l'étagère et fixa l'homme.
-Vous voyez, là, vous mettez votre... et là, vos... et l'ensemble épouse parfaitement vos formes. Bien évidemment, nous avons plusieurs modèles, la plupart étant extensibles évidemment. Car vous savez ce qu'on dit, là où il y a de la gêne, il n'y a pas de plaisir, gloussa la charmante enfant.

-Prenez le temps pour faire votre choix. Pour tâter la matière, l'élasticité, la qualité du produit et sa finition. Bien sûr, pour des raisons d'hygiène, nous ne pouvons pas vous faire essayer nos différents modèles et ils ne sont ni repris, ni échangés. Et pour madame, les deux étagères du bas avec des cache-foufounes du plus bel effet ! Avec ça, vous ferez fureur dans les soirées branchées de Venise. Et puis, vous pimenterez votre couple. C'est important aussi de s'autoriser des petits plaisirs pour faire un joli pied de nez à la routine, au train-train quotidien !

L'homme et la femme se regardèrent. Ils étaient tombés sur une dingue. Une dingue délicieuse, belle comme un coeur, à faire tourner la tête du plus blasé. Mais dingue.
-Ecoutez, vous êtes bien aimable et visiblement, euh... vous connaissez bien votre produit, mais nous, ce que nous recherchons, ce sont des masques pour le carnaval, vous comprenez ? Bref, la même chose, mais pour mettre sur la tête, pas sur le... hum... enfin, vous voyez. Un cache tête, quoi, pas un cache sexe, ni boules, ni foufoune comme vous dites.

Rhôôô ! s'écria la jeune vendeuse. Mais vous n'y pensez pas, voyons ! Je ne peux pas vous vendre ces produits si vous cherchez simplement à vous dissimuler le visage. Ce n'est pas fait pour cela, enfin ! Imaginez que vous vous baladiez avec un slip sur la tête, vous auriez l'air de quoi ? Allons !

Elle était visiblement dépitée, presque agacée, voire un peu en colère. Elle les regardait désormais comme deux bêtes curieuses. Le couple ne savait plus où se mettre et n'arrêtait pas de s'échanger des regards dubitatifs. Ils firent quelques pas en arrière et tournèrent le dos à la vendeuse.
-Bon, on fait quoi, là ? chuchota l'homme à sa femme. Il nous les faut, ces masques de toute façon. Qu'est ce que ça peut lui faire de savoir ce que l'on va en faire ? On prend nos deux masques, on paie, et zou, on continue notre découverte de la ville.
-Eh bien, mon chéri, j'avoue que j'ai un peu de mal avec ces masques maintenant... Je les vois un peu... différemment et franchement, ça ne donne pas envie de les porter, que ce soit sur la tête ou ailleurs. Je pencherais plutôt pour un maquillage finalement, à la place d'un masque.
-Il y a plus simple : partons du principe que nous soyons tombés sur une charmante idiote. Ce ne sont pas les boutiques qui manquent. Allons faire nos emplettes ailleurs.

Ce qu'ils firent après avoir pris poliment congé de la vendeuse et de ses affriolants dessous. Et là, ils n'en revinrent pas. Ils firent tous les magasins de la ville, des plus grands aux plus anonymes. Chaque fois, ils furent accueillis par une vendeuse ravissante (quand elles n'étaient pas deux !) qui leur tint le même discours. Achetez mes cache-sexe, c'est tendance ! Les masques ? Mais c'est que ça ne se fait plus, mes chéris, vous sortez d'où enfin ? Venise est la ville de l'amour, mes bichons. On s'en fiche dorénavant de savoir quelle tête vous avez, le mystère est ailleurs. Et elles gloussaient invariablement en sortant leurs bêtises. Sauf que cela ne semblait être des bêtises que pour nos deux touristes.

Le couple était las. Il sortit de la dernière boutique. Ils n'avaient rien acheté. Ils étaient de surcroît passés pour des ringards auprès de toutes les vendeuses vénitiennes. Ils avaient surtout l'impression d'être dans une sorte de quatrième dimension, un univers parallèle complètement perturbé. Où les gens trouvaient tout à fait normal de mettre leur quatre pièces cuisine dans un masque de Carnaval. Le nouvel accessoire à la mode. Rien que ça...

Finalement, ils n'avaient donc rien dépensé. Et bien, croyez le si vous le voulez, ils avaient quand même le masque. Tous les deux. Celui des mauvais jours. Et ils le gardèrent tout au long du séjour.


vendredi 31 décembre 2010

En trompe l'oeil (12)


Titof n'en décolérait pas : pourquoi diable n'était-ce pas une de ses superbes photos qui introduisait le 12e épisode de la rubrique "En trompe l'oeil" ? Une rubrique qui enthousiasmait à chaque fois la foule qui s'amassait aux portes de ce blog.

A la place d'un instantané de la vie de tous les jours et de son interprétation toute personnelle qu'aurait pu en faire le génial mais trop modeste auteur de ce si bel espace, il y avait donc une photo de plusieurs figurines regroupées à l'intérieur d'un cube jaune. Un ensemble de Para-BD regroupant pas moins de 29 schtroumpfs (en comptant celui tenant dans la main de Pirlouit et le Grand Schtroumpf, dans la boule de cristal d'Homnibus), sous le regard bienveillant et émerveillé de Johan.

Titof, décidément très remonté en ce dernier jour de l'année 2010, ne pouvait pas savoir que l'auteur avait du se résoudre à faire quelques choix. En effet, ce dernier avait remarqué qu'il avait posté 106 messages en 2009... et qu'il lui suffisait d'un message supplémentaire pour faire de même en 2010 ! L'aubaine était donc trop belle de faire son intéressant. Mais le problème était de tout faire tenir sur un message. Faire sauter la rubrique "En trompe l'oeil" jusqu'aux prémices de 2011 ? Hum... Pas évident car Titof, toujours très pertinent dans ses interventions sur la messagerie de son cousin, avait fait remarquer qu'il y avait eu 11 épisodes sur l'année et qu'un sujet supplémentaire créerait une moyenne mensuelle fort appréciable de 1.

Bref, il fallait maintenir la rubrique jusqu'au dernier jour de l'année en cours (sachant bien évidemment, et c'est autant pour rassurer mes fidèles lecteurs que pour calmer mon cher cousin, que "En trompe l'oeil" sera de retour dès le mois de janvier). En même temps, l'auteur avait envie de partager d'autres petites choses, sans forcément attendre. Comme faire un petit aparté pour saluer le départ du (charismatique ?) leader de Boney M, Bobby Farrell. Je n'étais pas fan de la vague disco mais j'ai toujours beaucoup apprécié Boney M et particulièrement Ma Baker. Après, certains diront que c'était bien lui qui chantait et d'autres que c'était un imposteur... Peu importe finalement... Bon vent l'artiste.

L'auteur voulait aussi partager sa joie d'avoir enfin pu mettre la main sur le triptyque tant espéré de Johan et Pirlouit, avec le socle parsemé de petits bonhommes bleus. Un rêve devenu réalité depuis hier midi et rendu possible essentiellement grâce à la jolie Nathalie. Ca valait bien une photo, non ?

Mais Titof n'était pas convaincu. Le regard noir, il toisait de façon méprisante l'image qui avait remplacé la sienne. Non mais, où allons-nous si on permet ainsi de détourner certaines rubriques phares de ce blog ? Quel culot ! Il s'échinait à prendre des photos, à les offrir en partage, c'est vrai quoi, c'est du boulot, et tout ça pour être remplacé sans ménagement au premier imprévu... Ah ! Il en coulerait de l'eau sous les ponts avant qu'il lui en envoie de nouvelles, au petit Francky ! Ah, ça !

Titof pensa à son cousin. Il était amer. Non mais franchement, ça lui aurait écorché la gueule de finir 2010 en beauté sur un 107e message, avec une belle photo. Au lieu de ça, il était en train de parcourir le 106e sujet d'un blog complètement à la dérive, écrit par un mégalo complètement dépassé et à la masse.

Ouh lala ! Il allait devoir se reprendre rapidement le cousin du Périgord !

Ça promettait pour 2011 ! ! !

vendredi 17 décembre 2010

Petite histoire de Noël...


Elle n'avait plus que quelques heures à patienter. Elle bailla et fronça les sourcils. Il n'était pas question qu'elle s'endorme. Elle devait lutter contre le sommeil qui tentait de s'emparer d'elle. Mais ce n'est pas facile de lutter quand on a seulement cinq ans.

A minuit, le père Noël descendrait par la cheminée et déposerait au pied du sapin les cadeaux qu'elle avait notés sur la liste qu'elle avait écrite avec papa. Enfin, elle avait dicté et papa avait écrit.
Elle avait bien précisé qu'elle avait été très sage. Ca n'a l'air de rien mais quand on ne précise pas, il arrive que le père Noël ne passe pas. C'était arrivé à Julie l'an passé. Elle l'avait trouvée en larmes dans la cour de l'école, le jour de la rentrée, parce que le père Noël n'était pas venu et qu'elle n'avait pas eu de cadeau. Manon avait été triste pour elle parce que déjà que ses parents étaient pauvres. Alors si en plus, le père Noël l'oubliait...

Manon fronça les sourcils à nouveau. Il n'était pas question que le père Noël l'oublie. Elle avait été sage. Les enfants sages ne sont pas oubliés par le père Noël. Mais elle se demandait quand même s'il pouvait la voir de là où il se trouvait, ou même l'entendre. Il devait être en chemin, avec son traîneau, ses rennes et sa hotte pleine de cadeaux. Viendrait-il quand même s'il savait qu'elle ne dormirait pas lorsqu'il arriverait ? Pouvait-il savoir ce genre de choses ?

Tant pis. Elle devait prendre le risque. Elle se moquait bien des cadeaux. Mais lui, il fallait qu'elle le voit. Elle ne devait surtout pas dormir.
Elle soupira en fixant l'horloge du salon. Que c'était long d'attendre que les deux aiguilles, la petite et la grande, soient tout en haut. Tapie dans l'un des fauteuil, elle avait une vue imprenable sur la cheminée. Elle avait fait le plus dur en sortant de sa chambre et en descendant l'escalier sans réveiller son père. Maintenant, elle devait juste ne pas dormir. Pour se maintenir éveillée, elle serra un peu plus fort le petit objet qu'elle tenait fermement dans sa main. Le petit objet qu'elle destinait précisément au père Noël.

Manon se frotta les yeux lorsque son père ouvrit en grand rideaux et fenêtres du salon, laissant entrer un soleil radieux et un froid polaire.
-Je vois que ma puce n'a pas résisté à la tentation de guetter l'arrivée du grand barbu, lui dit-il tout sourire. Mais je crois qu'il n'a pas eu à coeur de te réveiller quand il est passé !
La fillette resta un moment enfoncée dans le fauteuil bien trop grand pour elle. Elle ne réalisa pas tout de suite, ni où elle était, ni même ce que la lumière du jour impliquait. Mais quand elle en prit conscience, elle fondit en larmes sous le regard médusé de son père.
-Eh bien, eh bien, en voilà de grosses larmes... Tu devrais faire un tour sous le sapin. Il ne t'a pas réveillée mais il ne t'a pas oubliée pour autant. Allez, lève-toi et viens ouvrir tes cadeaux.
-Non, cria Manon en le repoussant, en colère et les yeux rougis. Il faut qu'il revienne !
L'enfant renifla bruyamment. Elle était furieuse mais aussi un peu vexée de n'avoir pas réussi à lutter contre son envie de dormir. Elle l'avait laissé s'en aller et maintenant elle ne le reverrait pas avant un an. A condition qu'elle soit sage. Et qu'elle ne dorme pas cette fois-ci.
Elle serra le poing si fort qu'elle ressentit un petit pincement et laissa tomber le couteau qu'elle tenait dans sa main droite.
-Manon, commença son père qui ne savait pas trop quelle attitude adopter devant le comportement pour le moins irrationnel de sa fille, ne me dis pas que tu as encore descendu les couverts de ta dînette ?
Manon baissa les yeux, récupéra le couteau en plastique et le glissa sous le coussin.
-Si je m'étais réveillée, j'aurais tué le père Noël, dit-elle, la mine sombre, fixant le sol ou tout autre endroit qui n'était pas e regard de son père. Je l'aurais tué pour avoir pris maman l'année dernière ! Pour nous l'avoir enlevée !
Elle avait crié la dernière phrase comme si elle s'était libérée d'un poids bien trop lourd pour ses frêles épaules.

Son père était interloqué. Voir son petit bout de chou vouloir s'en prendre au père Noël avec un couteau en plastique avait quelque chose de comique, mais la détresse de sa fille, sa peine et ses larmes l’attristaient au plus haut point.
-Mais tu as tout faux, ma puce... Le père Noël n'est pas responsable de...
-Ce n'est pas vrai, tu mens ! explosa la fillette. Maman était encore là avant que le père Noël ne descende. Elle était à l'hôpital, elle n'était plus à la maison, mais elle était là. Et la nuit, il est venu et il l'a enlevée ! Il l'a emmenée avec lui ! C'est mal, il devait nous la rendre !
-Mais enfin ma puce, ce n'est pas...
-Si, c'est lui ! Mes copines me l'ont dit à l'école ! Que le père Noël m'avait laissé des cadeaux et qu'il avait pris ma maman à la place ! Une maman ne disparaît pas comme ça ! Il l'a enlevée, je te dis ! Pourquoi tu ne me crois pas ?

Le père avait pris un coup de massue. Il regardait sa fille, entendait sa colère, voyait ses larmes mais aucun mot n'arrivait plus à sortir pour la consoler. La pauvre enfant laissait enfin exploser une rage contenue depuis près d'un an. Il avait tenté de la protéger de la meilleure façon qui soit. C'est tellement difficile de parler de la mort d'un être cher à un enfant de cet âge. Comment aurait-il pu lui dire, lui expliquer avec des mots qu'elle puisse comprendre ? La mère de Manon avait toujours eu une santé fragile et les divers traitements n'avaient rien arrangé. Jusqu'à ce maudit 25 décembre où l'hôpital l'avait appelé alors que Manon déballait ses cadeaux avec gourmandise. Sa maman en avait fini avec toutes ses souffrances. Elle s'était éteinte, de façon plutôt paisible finalement, un léger sourire sur le visage.

Il avait pris sur lui du mieux possible, avait tenté de lui expliquer les choses, sans doute maladroitement. On ne parle pas de la mort à une si petite fille. C'est ce qu'il pensait. Peut-être aurait-il du. Trouver les mots. Mais il ne l'avait pas fait.

Et pendant ce temps, Manon s'était fait son film. Et ses camarades avaient fait le reste, sans doute sans arrière pensée. Mais c'était ainsi. Et loin d'avoir pu faire le deuil de sa maman, elle s'était persuadée qu'elle avait été enlevée, quelque part, et que viendrait nécessairement le jour où il faudrait bien la lui rendre. sauf que ce jour ne viendrait jamais, forcément.

Il souleva son enfant et la serra fort contre lui, ses larmes se mêlant bientôt aux siennes. Il était tellement désolé. Comment le lui dire ? Comment trouver les mots ?

Du coup, la journée fût un peu bizarre. La petite Manon finit par déballer ses cadeaux et son père dut faire preuve de beaucoup d'ingéniosité pour qu'elle prenne enfin du plaisir à jouer avec ses nouvelles poupées. L'enfant ne put se départir de sa tristesse de toute la journée mais elle était quand même contente d'être avec son père et de partager ces quelques moments rares d'intimité. Il travaillait tout le temps. Mais il avait pris quelques jours pour être avec elle. Il fallait en profiter et ne pas bouder son plaisir. Mais parfois, son regard s'assombrissait et elle n'y pouvait rien. Surtout quand elle se rappelait qu'elle jouait avec les cadeaux du père Noël, celui qui avait enlevé sa maman. Et qui ne la lui avait jamais rendue. Quant au père, il savait qu'il devrait avoir une grande discussion avec sa fille. Il s'y préparait d'ailleurs.

Au jour succéda donc fort logiquement la nuit. Manon avait retrouvé son lit et dormait paisiblement, une de ses nouvelles amies serrée tout contre elle. Une lumière chaude baigna soudain son visage et l'enfant ouvrit péniblement ses petits yeux encore fatigués d'avoir tant pleuré. Elle poussa un cri en voyant le père Noël qui se tenait assis tout près d'elle, sur le bord de son lit, son visage barbu illuminé par la clarté du photophore en forme de bonhomme de neige.
-Bonsoir, ma grande, il faut que nous parlions, ne crois-tu pas ? commença son père qui faisait de gros efforts pour prendre une voix aussi grave que possible. J'étais dans mon atelier, au Pôle Nord, quand on m'a dit que je devais redescendre parce que tu avais un gros chagrin.
Manon regarda le père Noël et ne savait pas quoi dire. Il faut dire qu'il était beau avec son grand manteau rouge et sa longue barbe blanche. Il avait de petites lunettes rondes et une grosse capuche qui lui tombait sur le front, si bien qu'on ne voyait pas vraiment son visage. Elle trouvait juste qu'il parlait un peu fort, et ça, ça ne l'arrangeait pas parce que papa dormait dans la pièce à côté et qu'il allait forcément fnir par se réveiller.
-Chuut ! Moins de bruit papa Noël ! Mon papa est juste à côté !
-Ne t'inquiète pas, mon enfant, il ne peut pas nous entendre car je n'existe que pour les enfants. Les grandes personnes ne peuvent ni m'entendre, ni me voir. Dis-moi, ma puce, est-ce que ça te dirait que je te parle un peu de ta maman ?

Manon écarquilla les yeux. Etrangement, elle ne ressentait plus cette colère qui l'avait étreinte tant de fois depuis un an, probablement parce qu'elle était très intimidée. Ce n'est pas tous les jours que l'on peut rencontrer et parler avec le père Noël. Surtout quand il vient de si loin pour ne voir que vous. Mais bien-sûr qu'elle voulait qu'il lui parle de sa mère. Evidemment.
-Je voudrais que tu me la ramènes, surtout, murmura la petite qui sentait à nouveau les larmes lui monter aux yeux.
Le père Noël prit le visage de l'enfant dans ses mains gantées de blanc et plongea son regard dans le sien.
-Ta maman n'a pas été enlevée. Elle est simplement partie rejoindre les étoiles dans le ciel parce qu'elle était très malade. Tu sais, elle n'était pas très heureuse dans cet hôpital et ça lui faisait de la peine que tu la vois comme ça, toujours couchée, toujours fatiguée. Est-ce que tu comprends ça ?
La voix du père Noël s'était faite plus douce. Il semblait à Manon qu'elle comprenait, oui, à peu près. On lui avait déjà parlé de ces personnes qui vont dans les étoiles. Il lui semblait même que papy y vivait depuis quelques années déjà.
-Quand les gens sont trop malades, on ne peut plus les soigner et ça les rend malheureux, tu comprends ? Alors ce sont eux qui s'en vont, pour ne pas nous faire de peine. Et à chaque fois qu'une personne s'en va, une nouvelle étoile apparaît. Et ta maman est quelque part, là-haut, dans le ciel. Mais je n'ai rien à voir là-dedans, ma petite Manon.

Manon renifla. Elle buvait les paroles du vieil homme et ne pouvait détacher son regard du sien. Elle essuya ses larmes, renifla encore puis lui sourit. Sa maman était juste partie ailleurs, dans un monde où elle aurait moins mal. Personne ne l'avait enlevée. Personne ne lui avait voulu du mal. Ça ne la ferait peut-être pas revenir de sitôt mais elle était bien contente de savoir sa maman en sécurité quelque part.

Papa "père Noël" dut sentir les interrogations de sa fille car au même moment, il se leva et dit :
-Debout, ma puce, et mets ta robe de chambre et tes chaussons, je vais te montrer quelque chose.
Alors, il tira les rideaux et ouvrit la fenêtre. Le froid s'engouffra aussitôt dans la pièce chaude. Le ciel était clair et parsemé d'étoiles. Le père Noël prit l'enfant dans ses bras et pointa la nuit de l'index.
-Tu vois toutes ces étoiles ? Quand le ciel est dégagé comme ce soir, on peut toutes les apercevoir. Et bien, ta maman est quelque part parmi elles. Bon, ne me demande pas où exactement, je serais bien incapable de te dire avec certitude, mais je peux te dire qu'elle est là et qu'elle te voit. Je pense qu'elle doit se trouver dans une de ces étoiles qui brillent un peu plus que les autres, tu vois ?
Manon était émerveillée. Le ciel était lumineux et magnifique. Et sa maman était là, autour d'elle. Quelque part.
-Maintenant que tu es assez grande pour comprendre, continua le père Noël, il ne te faudra pas t'affoler si tu ne la vois pas tous les soirs. Parfois, elle sera derrière un nuage et tu ne pourras pas la voir. Mais elle, si, et toujours elle veillera sur toi. Maman fera toujours en sorte que tu ailles bien, tu comprends ? Mais tu ne la verras plus jamais comme avant. Désormais, elle restera toujours une étoile.

Manon ne répondit pas. Elle ne pouvait détacher son regard du spectacle qui s'offrait à elle. Elle était si heureuse d'avoir retrouvé sa maman et de savoir qu'elle allait bien dans son nouveau chez-soi. L'enfant souriait. Un vrai sourire, franc et lumineux.

Ils restèrent un long moment comme ça, à observer la nuit et ses étoiles. Puis Manon se mit à grelotter et le père Noël la déposa à terre. Il referma volet, fenêtre et rideau tandis que Manon quittait ses pantoufles et sa robe de chambre pour retrouver la chaleur de sa couverture. Le père Noël se rassit quelques instants.
-Je vais devoir y aller ma puce. C'est que je ne suis pas d'ici, moi, et j'en ai de la route à faire pour rentrer chez moi ! Tu te sens mieux ?
-Oh oui alors, s'écria l'enfant, et elle enserra son ami de ses deux bras, déposant un "baiser qui claque" sur sa joue. Merci papa Noël d'être venu me voir, merci, merci !
-Et attention jeune fille, dit le père Noël en faisant mine de prendre un air plus sévère, c'est un secret entre toi et moi ! Personne ne doit savoir que je suis venu te voir sinon tous les enfants voudraient me rencontrer et je n'aurais plus le temps pour livrer mes paquets.
-Et mon papa ? Je ne peux rien lui dire non plus ? J'ai bien vu qu'il était triste aujourd'hui...
Grmmmff, grommela le père Noël. Et bien, soit ! Mais juste vous deux, hein ! Et tu lui dis bien de garder le secret !
-Promis papa Noël, s'écria Manon, tout sourire, avant de mettre la main devant sa bouche comme si elle avait fait une bêtise.
-Pas de panique, je te rappelle que les grandes personnes ne peuvent pas nous entendre. Bon, je vais devoir y aller maintenant si je veux être rentré avant le lever du jour. Et surtout reste cette petite fille bien sage ! Joyeux Noël, mon enfant !
Joyeux Noël, répéta l'enfant, un peu triste de voir s'en aller son nouvel ami mais tellement heureuse de tout ce qu'elle avait appris cette nuit. Ils s'embrassèrent une nouvelle fois puis le père Noël souffla sur la flamme du photophore. Il se glissa sans bruit hors de la pièce et Manon se retrouva dans le noir de sa chambre. Elle souriait dans l'obscurité. Elle avait vécu son plus beau Noël. C'est donc sans effort et avec un visage apaisé qu'elle sombra dans un sommeil profond et réparateur, sa poupée toujours serrée contre elle. Sa dernière pensée fut pour sa mère, pas telle qu'elle l'avait toujours connue, non, celle qui avait la forme d'une étoile et scintillait de mille feux.


(Joyeux Noël à tous, avec un peu d'avance ! )


mercredi 15 décembre 2010

En trompe l'oeil (11)


Elle savait pertinemment que tout ce qu'elle faisait était vain et désespéré. Elle ne pourrait pas sortir. Et avec le boucan qui régnait dehors, personne ne l'entendrait jamais. Les machines étaient à pied d'oeuvre et bientôt il ne resterait que des ruines de l’entrepôt désaffecté dans lequel elle se trouvait.

Pourtant elle gratterait tant qu'il lui resterait un souffle de vie. A en avoir les doigts pleins de sang. Et elle hurlerait jusqu'à s'en briser les cordes vocales. Elle hurlerait sans relâche. Sans espoir.

L'homme qui l'avait enfermée ici ne s'était pas manifesté depuis plusieurs jours. Savait-il pour les engins de destruction ? Ou lui était-il arrivé quelque chose ? En tout cas, être libre de ses mouvements ne lui avait été d'aucun secours. L'homme n'avait jamais essayé de la ligoter d'ailleurs. Il l'avait simplement jetée dans cette grande pièce et avait refermé le lourd battant métallique et donné un tour de clé.

Une fois parti, elle avait d'abord hurlé, persuadée que quelqu'un finirait par l'entendre. Elle ne pouvait pas savoir que l'entrepôt se trouvait dans une zone complètement isolée, sans âme qui vive à plusieurs kilomètres à la ronde. Elle avait bien évidemment tenté de s'échapper mais il n'y avait pas de fenêtres. Seuls quelques trous grossiers laissaient filtrer la lumière mais elle aurait bien été incapable de s'y faufiler. Elle y aurait d'ailleurs laissé la vie à s'y risquer car elle avait estimé se trouver à plusieurs mètres au dessus du sol.

Les premiers jours, l'homme venait régulièrement. Il ne parlait jamais, se contentant de lui apporter un peu de nourriture, et plus rarement quelques vêtements. Elle avait beau lui parler, crier même, il restait de marbre. Une fois, elle avait tenté de l'agresser mais il l'avait repoussée avec une désarmante facilité, le visage fermé comme à son habitude et qui le rendait justement terrifiant à ses yeux.

Elle n'avait jamais pu en tirer quoi que ce soit. Pas le moindre mot. Il l'avait attendue, un soir où elle rentrait de la fac. Avant qu'elle ait pu réagir, elle se trouvait déjà bâillonnée à l'arrière d'un grand van noir. Ils avaient roulé, longtemps avait-elle estimé. Deux ou trois heures. Jusqu'à cet entrepôt. Sa dernière demeure, pensa t-elle alors que les engins de terrassement oeuvraient de plus belle.

Elle allait mourir. Sans savoir pourquoi. Seule. Ensevelie sous des tonnes de gravats et de poussière. Avalée par les machines qui rugissaient au dehors. Mais elle gratterait encore et encore. Elle agrandirait ce trou qui ne la mènerait nulle part. Mais elle continuerait. Pour vivre. Pour ne pas se voir morte.

Enfin, elle se laissa glisser sur le sol, la tête enfouie entre ses mains. Autour d'elle, les fondations commençaient à trembler, les murs se fissuraient tandis qu'elle hurlait pour la énième fois. Le vacarme était assourdissant et semblait ne jamais cesser de s'amplifier. C'était la fin. Tout allait s'écrouler. Les murs comme sa vie. La vie qui s'écoulait de son corps.

Elle resta étendue là, résignée, vidée, les yeux gonflés d'avoir trop pleuré, la bouche asséchée d'avoir trop crié. Avant de mourir, elle aurait juste voulu comprendre. Elle n'en voulait pas davantage, trop lasse qu'elle était pour lutter. Juste comprendre pourquoi sa vie avait basculé en une fraction de secondes. Elle, la fille sans histoire qui rentre de la fac comme tous les soirs... et qui se retrouve enlevée puis séquestrée sans raison apparente. Un ravisseur silencieux, froid qui disparaît pour finalement ne plus revenir.

Personne n'entendit son dernier cri, presque étouffé, lorsque le sol se déroba sous elle, ni le bruit sec de son corps s'affaissant sur le sol du rez-de-chaussée quelques mètres plus bas. Personne ne vit les blocs de béton tomber sur son corps désarticulé et l'engloutir en quelques secondes dans un fracas de bruit et de poussière.

L'entrepôt n'était plus que ruines. Bien plus tard, la police retrouverait deux corps. Celui de la fille et celui de son ravisseur, abattu d'une balle dans la tête et enfermé dans une autre pièce à l'étage supérieur. Un homme de main pourtant rodé à ce type de mission mais qui aura eu la malchance de se tromper de cible. Un impair que ses employeurs n'étaient pas disposés à laisser passer. Tolérance zéro. Le tueur ne devait pas en réchapper, la fille non plus. Quant aux commanditaires, peu importe. Ils ne seraient pas inquiétés de toute façon. Impossible de remonter jusqu'à eux. Jusqu'aux arcanes du pouvoir. En toute impunité.

L'histoire d'une fille sans histoire. Jusqu'au moment où...


mardi 26 octobre 2010

La sorcière et les deux royaumes d'Estrella


Il y a quelques semaines, j'ai proposé de partager avec vous une histoire écrite par Isa alors qu'elle avait une douzaine d'années. Vous pouvez, si ce n'est déjà fait, en prendre connaissance et la commenter à loisir ici. Je m'étais ensuite proposé de vous en soumettre une vision toute personnelle, la mienne, à partir du matériau d'origine. Voici donc les 4 premiers chapitres de cette histoire "revue et corrigée" par mes soins. Un exercice un peu inhabituel pour moi, pas si évident au premier abord, mais très enrichissant, entre certaines contraintes "imposées" (essayer de garder l'essence même de l'histoire, les personnages) et une bonne dose de liberté, y compris dans le ton. J'espère que vous apprécierez mais surtout que vous laisserez un avis dans tous les cas. Bonne lecture et à très vite pour la suite...

Chapitre 1 : Les deux royaumes

Le roi Katoubon était affalé sur son trône. Comme il était petit et gros et que le trône était démesurément grand, cela avait quelque chose de profondément grotesque. Imina l'observait du coin de l'oeil. La sorcière de la Montagne des Soupirs, ainsi que l'appelaient les habitants des deux royaumes d'Estrella, était une femme magnifique, grande, élancée, aux superbes cheveux d'ébène qui tombaient en cascade sur ses épaules et dans son dos. Elle était toute de noir vêtue, comme à son habitude et son regard, noir comme le reste, semblait vous transpercer lorsqu'elle vous observait. Une très belle femme donc, mais également, et de très loin, la plus redoutée de toutes. On lui attribuait des pouvoirs dévastateurs et personne ne se serait risqué à provoquer son courroux. On savait peu de chose sur elle. On prétendait qu'elle pouvait changer d'apparence. Elle ne quittait que très rarement sa Montagne des Soupirs et personne ne s'était jamais aventuré jusque là-bas. C'était interdit de toute façon et seuls les deux rois pouvaient invoquer sa présence en cas de besoin.

Mais cette fois-ci, c'était elle qui était descendue jusqu'au royaume du roi Katoubon. Elle avait repéré un intrus aux abords du lac Cumis. Quel qu'il soit, il avait bravé un interdit et devait être puni en conséquence. Mais en dehors de son propre territoire, Imina n'avait pas le droit de faire justice elle-même. Elle devait en passer par le roi, ce qui froissait considérablement son ego.

-Alors, que comptes-tu faire ? Tu n'es pas sans ignorer que nos lois sont strictes !
-De toute façon, tu ne perds jamais une occasion de me le rappeler, soupira Katoubon, visiblement las. Il doit s'agir d'un Zouapé égaré et je dois bien reconnaitre que je n'ai pas particulièrement envie de créer un incident entre nos deux royaumes pour si peu...
-Pour si peu ? Le lac appartient aux Cumis et l'accès est interdit aux Zouapé. Peut-être serait-il utile de rappeler au roi Taraison comment il doit tenir ses sujets !

Le roi Katoubon ne répondit pas et se leva dans une extrême lenteur. Il fixa les yeux noirs de la sorcière tout en s'approchant d'elle.
-Tu sais ce que je pense de cette histoire de lac. Il est suffisamment grand pour nos deux peuples et même si les Zouapé ont des réserves d'eau en quantité suffisante pour subvenir à leurs besoins sur leur territoire, j'ai toujours été opposé à leur en interdire l'accès.
-C'est la loi, répondit Imina d'une voix qui ne souffrait d'aucune contestation possible. Dois-je te rappeler que tu l'as votée, mon cher époux ?
-Tais-toi donc bon sang ! ! ! s'écria le roi qui avait pâli en une fraction de seconde. Personne ne doit jamais savoir. Je te croyais plus prudente !
-Allons, allons ! Me crois-tu si sotte ? Mes pouvoirs m'auraient déjà alertée si des oreilles indélicates traînaient dans les environs. Aucun souci à te faire.
-Il y a 13 ans, tu nous a abandonnés, moi et ta fille ! J'ai respecté cela ! Et lorsque tu es revenue quelques années plus tard sous les traits de la sorcière de la Montagne des Soupirs, je n'ai eu d'autre choix que de te laisser influer sur la vie de nos deux royaumes dans le seul souci de protéger Izia. Mais tu pourrais au moins avoir la décence d'éviter de me le rappeler en permanence ! Oui, j'ai voté cette loi en dépit des protestations pourtant légitimes du roi Taraison en me rangeant à tes côtés. C'est le prix que j'ai dû payer pour que tu ne salisses pas notre fille de ta noirceur. Mais ça n'en reste pas moins une mauvaise loi à mes yeux.

-Une loi promulguée est une loi à faire respecter, répondit la sorcière d'un air suffisant. Puis-je compter sur toi ou dois-je m'en occuper personnellement ?
-Tu peux rentrer chez toi l'esprit léger, va ! Je vais envoyer Aspic chercher ce mystérieux intrus et je prendrais ensuite les dispositions prévues dans le cadre d'un franchissement de frontière.
-Je ne vais nulle part. Je suis curieuse de savoir ce qu'un Zouapé fait dans les parages et quelles pourront bien être ses excuses pour être passé du côté Cumis sans dérogation expresse.
-Très bien, soupira Katoubon, fais comme il te plaira. Aspic, tu as entendu ?
-Oui, sssire, siffla une petite voix dans un recoin sombre de la grande salle du trône. Je pars sssur le champ !
Une sorte de boa constrictor immense d'une dizaine de mètres apparut alors. Sa langue fourchue semblait claquer dans l'air. Il semblait tout excité à l'idée d'accomplir sa mission.
-Trouve moi cet intrus qui rôde près du lac Cumis et ramène-le ! Vivant s'entend...
-Vos désirs sssont des ordres, ssire ! Ce ne sssera pas long !
Le serpent glissa vers l’entrebâillement de la porte puis disparut dans un dernier sifflement.

Chapitre 2 : L'intrus

La fillette était terrorisée. Aspic la maintenait fermement, l'entourant de ses anneaux visqueux. Le roi Katoubon l'observait. Imina également. Tous deux faisaient une drôle de tête et s'échangeaient des regards pas franchement rassurés. Ni rassurants d'ailleurs.

Katoubon et Imina s'éloignèrent d'Aspic et de l'enfant qui devait avoir une douzaine d'années.
-Ce n'est pas possible ! siffla la sorcière. Ce n'est pas une Zouapé et pas davantage une Cumis évidemment ! On dirait plutôt une terrienne, si mes connaissances sont exactes. Que fait donc une terrienne sur Estrella ? Les habitants de la Terre ignorent jusqu'à notre existence et ils n'ont pas de toute façon la technologie nécessaire pour venir jusqu'à nous. Tu sais ce que cela veut dire, non ?
-Que quelqu'un a téléporté cette gamine jusqu'ici. Et ils ne sont pas nombreux sur Estrella à avoir ce pouvoir de téléportation. Et encore moins à avoir le droit de l'utiliser !
-C'est très simple, reprit la sorcière dont le ton de la voix peinait à ne pas se faire menaçant. A part moi, toi, Taraison, sa fille Rella et notre propre fille Izia, personne ne dispose d'un tel pouvoir. Je crois que nous pouvons tous les deux nous retirer de la liste des suspects. Cela nous fait trois personnes possible.
-C'est délicat, dit Katoubon. Je ne peux risquer de créer un incident diplomatique avec le royaume du roi Taraison en sous-entendant que lui ou sa fille se sont rendus coupable d'avoir fait venir une terrienne sur Estrella. Surtout s'il s'avère que c'est finalement Izia.
-Il faut avant tout interroger la fillette, murmura la sorcière. Elle est terrorisée. Si elle sait quelque chose, elle parlera !
-C'est ta fibre maternelle qui parle ? ironisa Katoubon. Et arrête de parler d'Izia comme étant notre fille. Tu as renoncé à tes droits de mère lorsque tu l'as abandonnée alors qu'elle n'était qu'une toute petite enfant. J'ai payé le prix fort, à grand renfort de lois injustes, pour pouvoir l'élever hors de ton emprise. Tâche de ne pas l'oublier !
Imina eut un léger mouvement de recul. C'était la première fois, du moins lui semblait-il, que le roi Katoubon lui parlait sur ce ton. Elle n'eut pas le temps de répondre car, déjà, Katoubon se dirigeait vers Aspic.
-Relâche ton étreinte, stupide serpent ! Tu vas finir par l'étouffer. Allez, dépêche toi et file !
Aspic s'exécuta et la fillette tomba lourdement sur le sol. Mais elle était consciente. Apeurée mais consciente. Elle avait visiblement beaucoup pleuré. Cette diablesse d'Imina avait au moins probablement raison sur un point : si l'enfant avait des révélations à faire, il serait facile de les obtenir. Mais le roi était sceptique. La fillette errait près du lac mais apparemment désorientée. Katoubon n'était pas persuadée qu'elle ait su elle-même ce qu'elle faisait là.

L'enfant s'appelait Laurie et, comme le roi s'y était attendu, elle ne comprenait pas davantage qu'eux ce qu'elle faisait là. Laurie les observait de ses yeux écarquillés, comme si elle avait eu affaire à des monstres. Il y avait encore quelques heures, elle était allongée sur son lit, une BD dans les mains et son lecteur MP3 sur les oreilles. L'instant d'après, elle chutait lourdement dans un champ en bordure d'un lac. Laurie avait depuis longtemps erré, complètement désorientée, persuadée qu'elle s'était endormie et qu'elle allait se réveiller, allant même jusqu'à se pincer. En vain.

Imina ne détachait pas son regard noir de l'enfant apeurée alors que le roi Katoubon essayait de faire bonne figure, sensible au désarroi visiblement non feint de la petite.
-Si cette enfant est arrivée parmi nous à l'insu de son plein gré, il serait injuste qu'elle soit condamnée, d'autant plus qu'elle n'appartient à aucun de nos deux peuples. Il n'y a qu'à la renvoyer chez elle, murmura le roi à l'intention d'Imina.
-Il n'est pas question de la laisser s'en aller, siffla Imina visiblement contrariée. Pas avant que toute la lumière ne soit faite sur cette affaire. Quelqu'un l'a fait venir jusqu'ici et je veux savoir qui. Et pourquoi ! Les cachots d'Estrella ne sont pas si inconfortables ! Qu'Aspic l'emmène et se charge de sa surveillance, nous aviserons ensuite.
Katoubon grommela. Il n'osait plus regarder l'enfant. Et maudissait Imina de tant leur en faire baver à tous les deux. Aspic était déjà là, comme s'il s'était tenu prêt à cette éventualité. Son sourire hideux et son claquement de langue en disaient long sur son excitation. Laurie se mit à hurler.
-Silence, cria la sorcière de la Montagne des Soupirs en levant le bras. Aussitôt, plus aucun son ne sortit de la bouche de Laurie.
-Voilà qui est mieux, reprit Imina avec un air de grande satisfaction sur son visage. Aspic, emmène-là... et prends-en grand soin, je ne voudrais pas que son altesse le roi Katoubon puisse m'accuser de mauvais traitements.
-Comme il vous plaira ssssorcière, susurra le serpent qui enroula aussitôt ses anneaux autour de l'enfant qui tenta en vain de se débattre. Puis il s'éclipsa aussi rapidement qu'il était apparu.

Katoubon et Imina se jaugèrent un moment, sans dire un mot. Imina le regardait de haut et Katoubon devait prendre sur lui pour ne pas exploser de fureur si difficilement contenue. La sorcière semblait s'en amuser d'ailleurs.
-Bien, passons maintenant à la prochaine étape, dit Imina. Quelqu'un s'évertue à bafouer les règles élémentaires de notre royaume et nous devons savoir de qui il s'agit. Et je vais m'y employer !

Chapitre 3 : Les deux princesses

-Si on nous voit ici ensemble, ce sera un drame, dit Rella. Les lois d'Estrella nous interdisent de nous voir avant notre majorité, dois-je te le rappeler ?
-J'ai un problème, répondit Izia. Il m'est venu une idée un peu folle mais... je crois que ça a foiré quelque part... ou alors j'ai échoué tout simplement.

Izia expliqua à son amie qu'elle avait entrepris de faire venir une terrienne sur Estrella mais qu'elle n'avait pas réussi à la localiser. Soit la téléportation avait échoué, soit la fillette errait quelque part sur le territoire.
-Tu as tenté de faire quoi ? s'écria Rella qui n'en croyait pas ses oreilles. Mais... pourquoi ?
-Parce que nos lois sont injustes. Parce que je ne devrais pas avoir à rencontrer ma meilleure amie en cachette. Parce que nos deux peuples devraient coexister en pleine harmonie au lieu de s'opposer. Parce que la sorcière de la Montagne des Soupirs contrôle tout sur Estrella et que nos lois nous interdisent d'intervenir de quelque façon que ce soit. Mais ces lois ne s'appliquent pas à des gens de l'extérieur. Et les terriens constituent l'espèce la plus développée en dehors de notre système.
-Je me suis téléportée sur la Terre dernièrement, continua Izia qui avait du mal à refouler quelques sanglots, et je suis tombé sur une fillette, Laurie, qui m'a semblé très bien.
-Tu lui as parlé ? demanda Rella, à mi-chemin entre la curiosité, la peur et une certaine colère devant l'inconscience de son amie.
Oh non ! Juste observée. Je ne saurais pas l'expliquer mais j'ai tout de suite su qu'elle pourrait faire des miracles ici. Et j'en reste persuadée. Une intuition.

Rella resta silencieuse un moment tandis que Izia, penaude, regardait ses pieds.
-Ecoute Izia, si cette Laurie est bien parmi nous, il me semble évident qu'Imina l'a déjà repérée. Je propose donc que l'on retourne chacune chez nous et que l'on essaie d'en savoir un peu plus. Peut-être que nos pères pourront nous éclairer. Mais personne ne doit savoir que tu es à l'origine de tout ça.
-Mon père n'est pas idiot. Le tien non plus. Et je ne parle même pas d'Imina... Ils auront vite fait le lien. La téléportation n'est pas une science enseignée au plus grand nombre, tu le sais bien.
-Alors nous aviserons, répondit Rella. De toute façon, le mal est fait. Enfin, ce sera peut-être un mal pour un bien, l'avenir nous le dira. Mais en attendant, nous devons essayer d'en savoir un peu plus. Et retrouvons nous ce soir au bord du lac Cumis pour faire le point.
Izia acquiesça et les deux princesses se séparèrent. Elles sentaient toutes deux que les choses ne seraient pas simples. Et elles avaient raison.

Chapitre 4 : Le Roi et sa fille

Lorsque Izia arriva au château, elle manqua laisser échapper un cri en voyant Imina qui l'attendait.
-Alors princesse ? On est en balade ? Puis-je savoir...
-Rien du tout, coupa Izia qui prenait sur elle pour ne pas montrer la peur insidieuse qui l’étreignait chaque fois qu'elle croisait la sorcière. Rien ne vous donne le droit de me questionner. Je n'ai pour seule autorité que celle de mon père. Laissez-moi passer !
Imina recula, surprise par tant d'aplomb. L'enfant s'engouffra dans le château et disparût.
-Sale petite peste, siffla Imina. Tout le portrait de son père ! Mais elle ne perd rien pour attendre. Et si elle a quelque chose à voir dans tout ça, elle le paiera au centuple !
La sorcière leva le bras et l'instant d'après, elle voletait dans les airs sous les traits d'un corbeau noir de jais, rejoignant la Montagne des Soupirs en croassant de colère.

Lorsque Izia entra dans la salle du trône, elle vit tout de suite que quelque chose n'allait pas. Le front plissé de son père ne mentait pas. Il était soucieux, le visage fermé, le regard dans le vide.
-Où étais-tu ?
Izia tressaillit. Pas tellement à cause de la question. Mais le ton était inhabituel. Son père était toujours heureux lorsqu'elle venait le voir, quel que soit le moment de la journée, qu'il soit occupé ou pas. Elle ne le dérangeait jamais. Mais cette fois, le ton était sec, cassant et le roi posait sur sa fille un regard appuyé. Il attendait visiblement une réponse.
-Et bien... commença Izia, je suis allée au bord du lac. La journée est bien trop belle pour rester enfermée. Pourquoi cette question, père ? Vous semblez contrarié...
Le roi regarda attentivement sa fille mais ne répondit pas. Il scrutait son visage comme s'il essayait de lire ses pensées à l'intérieur.
-Et tu n'as croisé personne en chemin ? Ou une fois là-bas ?
-Non, bien-sûr que non, répondit Izia qui n'en menait pas large et qui faisait tout son possible pour ne pas le montrer. Vous me faites peur, père. Y a t-il quelque chose que je devrais savoir ?

Le roi Katoubon grommela deux trois mots dans sa barbe qu'Izia ne comprit pas. Elle n'était pas sûre qu'il y ait quelque chose à comprendre d'ailleurs.
-Je te demanderai de bien vouloir aller dans ta chambre et de ne pas en sortir de la journée. Il se peut qu'une menace pèse sur le royaume mais je n'ai pas encore suffisamment d'éléments. En attendant, tu ne dois pas quitter le château.
-Entendu, père, répondit Izia qui n'avait plus le moindre doute désormais. Il lui semblait évident que son père était au courant pour la petite terrienne. La téléportation avait donc bien fonctionné. Mais Izia savait aussi qu'elle ne devait pas se précipiter. Il lui faudrait bien évidemment retrouver cette Laurie mais pas pour le moment. Elle devait être patiente et espérer que les choses se tassent un peu avant de prendre la moindre décision. Mais elle comprenait aussi un peu mieux la présence d'Imina dans les parages, elle qui quittait assez rarement sa Montagne des Soupirs. Visiblement, il y avait de l'agitation dans l'air.

Izia salua son père et prit congé. Elle se réfugia dans sa chambre et décida d'attendre, histoire de voir un peu la tournure que prendraient les évènements. De toute façon, il serait trop dangereux de tenter quoi que ce soit pour l'instant. Et les comportements d'Imina et de son père ne l'incitaient pas davantage à risquer quoi que ce soit. Elle allait dorénavant devoir marcher sur des oeufs. Et Rella aussi.

Leur rendez-vous secret de la nuit prochaine semblait bien compromis. Izia se mit à trembler. Pourvu que tout se passe bien du côté de Rella !

A suivre...

vendredi 22 octobre 2010

En trompe l'oeil (10)



Elle aimait la nuit mais pas ses ténèbres. Elle aimait la chaleur de l'été qui rendait la douce fraîcheur de la nuit si agréable. La chaleur du panneau lumineux de l'hôtel où elle était descendue pour la semaine.

Depuis qu'elle était arrivée, elle avait passé toutes ses soirées sur le balcon de sa chambre d'hôtel. En silence, elle mangeait négligemment le repas qu'elle avait commandé à l'accueil tout en observant ce qui se passait autour d'elle. Ecoutant surtout. L'impatience des voitures dans le trafic. L'empressement de certains passants, la paresse des autres. Les éclats de voix. Les murmures. Même les silences, il lui semblait pouvoir les entendre.

Une fois qu'elle avait terminé son souper, elle restait là de longues heures, détendue, heureuse finalement. C'est du moins l'impression qu'elle avait. De sa solitude, elle avait fait une force. Elle n'y aurait renoncé pour rien au monde. Non pas qu'elle fut particulièrement sauvage ou asociale, non, mais elle n'aimait rien de plus que ces moments où rien ne se dit mais où tout prend un sens.

Elle ne faisait pas qu'écouter ou voir. Souvent, son regard se perdait dans le vide comme on se déconnecte de la réalité. Son esprit prenait alors le relais et vagabondait gaiement. Souvent. Parfois ses pensées prenaient une direction plus triste, plus mélancolique mais lui procuraient quand même une curieuse sensation de bien-être.

Il lui arrivait même de s'endormir sur le balcon de sa chambre. D'un sommeil lourd et réparateur. Bien plus réparateur que lorsqu'elle décidait de dormir à l'intérieur, dans un lit pourtant tout ce qu'il y a de plus confortable. Car il y avait alors l'enfermement, le silence, celui qui pèse et qui n'apporte aucune réponse, l'absence de cette fraîcheur si désavantageusement remplacée par l'air chaud recyclé d'un ventilateur au rabais.

Non. Ce qu'elle lui fallait, c'était son balcon. La nuit et ses néons. La bise sur son visage. L'esprit qui vagabonde. Les bruits tout autour. Puis les silences.

Demain, elle repartirait. Pour un ailleurs. Forcément différent. Et pourtant. Si proche finalement. Elle trimbalerait à nouveau sa solitude. Celle dont elle avait tant besoin.

Le jour, elle arpenterait les rues, sourirait aux gens bienveillants, se noierait dans la masse. Attendant, mais sans trop y penser pour ne pas gâcher l'instant présent, la nuit, ses hôtels... et ses balcons baignés par les néons.

mercredi 6 octobre 2010

En trompe l'oeil (9)


Visiblement, il est des endroits où les coeurs ne doivent pas être gravés. C'est ce que devait penser le photographe en regardant l'éclair zébrer l'espace, du ciel jusqu'à la mer. En une fraction de seconde, les nuages s'étaient accumulés en une masse compacte et agressive, d'un bleu sourd et pesant. La mer avait pris un aspect émeraude, froid et métallique.

Pour autant, le photographe n'avait pas peur. Il avait même installé tout son attirail pour immortaliser cet instant où le ciel semblait se déchirer par endroit. Un chien se tenait là, pas davantage affolé. L'homme ne l'avait jamais vu mais sa présence lui faisait du bien, il n'aurait pas su dire pourquoi. Le calme du chien, et le sien d'ailleurs, tranchait véritablement avec la violence des éclairs qui semblaient embraser ciel, terre et mer. L'homme était hypnotisé par le bleu du ciel, noyé de nuages bas. Il détourna son regard qui se posa alors sur le coeur qu'il venait de graver sur la pierre.

On eut dit qu'il pleurait mais ce n'était que les larmes de pluie déversées en abondance sur la colonne pierreuse. Le coeur semblait saigner de larmes translucides. L'homme se demanda s'il devait interpréter cela comme un signe ou s'il devait s'en détourner. Il choisit la seconde option et s'en retourna à ses photos. Il mitrailla tout ce que sa vue pouvait lui offrir. Ciel, terre, mer, eau de pluie, coeur saignant, chien placide, éclairs déchirés, vagues à l'agonie, colère bleue des éléments. Il lui semblait même pouvoir immortaliser le grondement du tonnerre puis les craquements de l'orage. A côté de lui, le coeur semblait dégouliner d'eau de pluie, tant et si bien que l'homme ne le distingua bientôt plus.

Le photographe resta là un très long moment, trempé jusqu'aux os, protégeant tant bien que mal son matériel, mais sans pouvoir se résoudre à arrêter de mitrailler le spectacle d'apocalypse qui s'offrait à lui. Puis il rentra enfin. Au bout de plusieurs heures. Lorsque les éclairs cessèrent et que le ciel s'entrouvrit enfin, laissant apparaître un soleil timide promenant ses rayons sur la mer émeraude. Le coeur, raviné par les pluies incessantes, ne ressemblait plus trop à rien. Plus à un coeur en tout cas.

L'homme s'en retourna donc. Le chien lui emboîta le pas, toujours placide et silencieux. Il lécha la main que lui tendit le photographe sans que l'on sache vraiment si ces deux-là allaient finir ensemble. Il arriva chez lui, appela l'ascenseur et monta ainsi jusqu'au troisième étage.

Une fois à l'intérieur de son 120 mètres carrés, il ne lui fallut pas longtemps pour constater que sa moitié avait plié bagage. Placards vides, bibelots volatilisés, petit mot laissé sur un coin de table... les indices ne manquaient pas.

Un autre coeur commença à saigner...

samedi 11 septembre 2010

Dilemme pour une amitié royale


Exercice un peu particulier aujourd’hui puisque je vais vous faire partager une histoire écrite par notre amie Isa alors qu’elle devait avoir une douzaine d’années. Vous constaterez que c’était déjà très prometteur et qu’il est finalement dommage qu’elle n’aie pas persévéré dans cette voie, mais c’est une autre histoire…

Je vous livre ici le texte brut, seulement corrigé des quelques (rares) fautes d’orthographe. Pour le reste, tout est à l’identique : tournures, style… Je n’ai touché à rien. Quelques soucis lors de la mise en page par Blogger mais bon...

Une fois que vous aurez pris connaissance de cette histoire, le challenge sera pour moi de me la réapproprier afin de vous proposer une nouvelle à partir du matériau d’origine mais où toutes les libertés (ou pas) seront permises. Me connaissant, vous devriez avoir cette nouvelle mouture dans un délai allant de quelques jours… à quelques années. Bien entendu, tout ceci s’est fait avec l’accord de l’auteur.

Allez, bonne lecture en attendant ! Voici l’histoire que racontait Isa à l’époque :

Dilemme pour une amitié royale

Réalisation : Isabelle S.

Sur une idée de Isabelle S.

Dessins : Isabelle S.

(Bon, les dessins, vous vous en passerez, hein… NDLR)

Chapitre 1 : La planète inconnue

Saviez-vous qu’à des millions de kilomètres de la Terre, une planète est habitée ? Estrella est son nom. Cette planète est trois fois plus petite que la Terre. Elle est constituée de deux continents : un à l’Est et un à l’Ouest, séparés par un petit océan, Magé.

A l’Est vit le peuple des Cumis. Pacifiques, ils vivent de leurs cultures car Estrella est une planète extrèmement fertile. Elle regorge de fruits, de céréales, d’animaux et de beaucoup d’autres merveilles. Sur la partie Est règne un roi, le roi Katoubon ; il règne depuis dix ans sur l’Est, il a une fille Izia, très jolie et très vive, elle fait le bonheur de son père. Malheureusement, Izia n’a plus de mère, elle ne l’a jamais connue car celle-ci est partie un jour dans la Montagne des Soupirs et n’est jamais revenue. Qu’est-ce que la Montagne des Soupirs ? C’est l’endroit le plus malfaisant de la planète car y vit la sorcière Imina. Elle est la gardienne du temple des fruits Jourt. Ceux-ci ont l’étrange propriété de guérir n’importe quelle maladie, et c’est en allant en chercher pour elle-même que la mère d’Izia a disparu. Quel ne fut pas le chagrin du roi, laissé seul avec une petite fille de quatre mois ! Ah ! Il faut vous dire que la Montagne des Soupirs est en plein milieu d’un lac qui, lui, se trouve à l’intérieur des terres de l’Est. Ce lac s’appelle tout simplement le lac des Cumis.

Parlons maintenant de l’Ouest. Cette partie est à peu près identique à l’Est, sauf que le peuple des Zouapé, c’est comme cela qu’il s’appelle, n’a pas de lac chez lui. Le roi Taraison règne aussi depuis dix ans et a une fille Rella, timide mais très jolie. Celle-ci, par contre, a une mère, Soualane, très gentille et très douce. Vous voyez que ces deux parties se ressemblent à quelque chose près… sauf en mettant les deux rois côte à côte : Katoubon est gros et petit, les cheveux noirs, les yeux marrons, toujours un grand sourire aux lèvres ; quant à Taraison, il est grand, maigre, les yeux verts, les cheveux grisonnants et un petit sourire en coin qui lui donne un air très sérieux. Mais ne vous y trompez pas ! Il adore rire ! En conclusion, on peut dire que ces deux rois réalisent tous les désirs de leur peuple… ou presque. Car les habitants de cette magnifique planète, s’ils font un vœu, souhaitent toujours la même chose : pouvoir rencontrer la sorcière Imina car on dit qu’elle est aussi belle que méchante, et leur curiosité en souffre énormément.

Chapitre 2 : Laurie, petite fille rêveuse

Maintenant, allons sur une planète connue : la Terre !

En Provence, dans un petit village, habitent Laurie et ses parents. Laurie a 12 ans comme Izia et Rella. C’est une petite fille rêveuse qui s’invente des amis. Elle inquiète ses parents parce qu’elle ne sort presque jamais et est toujours toute seule.

Un matin, alors que Laurie est dans le jardin, jouant avec une poupée, elle entend un drôle de bruit derrière un buisson. Elle s’avance pour savoir ce que c’est et un rayon lumineux l’éblouit. Elle se réveille dans une chambre très jolie, toute rose et blanche, avec un grand lit, des livres, des jouets. A côté d’elle se trouve une petite fille de son âge.

-Qui es-tu ? Où suis-je ?

-Je m’appelle Izia et tu es sur la planète Estrella.

-C’est une blague ! Je n’ai jamais entendu parler de cette planète !

-C’est parce qu’elle se trouve à des années-lumière de la Terre et vos savants, même s’ils inventaient un gigantesque télescope, ne pourraient découvrir l’existence d’Estrella.

-Mais alors, vous devez avoir une technologie très avancée pour savoir que nous existions ?

-Non, mais nous voyons les choses, nous sommes un peu télépathes, ce n’est pas un don, nous l’avons en naissant. C’est ainsi que nous avons découvert, il y a des milliers d’années, que la Terre existait. Il faut te dire qu’Estrella existait déjà bien avant la planète bleue.

-C’est fantastique ! Mais dis moi… comment se fait-il que je me trouve sur Estrella alors que tu viens de me dire qu’elle se trouve à des années-lumière de la Terre ?

-C’est de la télépathie, je t’ai fait apparaître ici grâce à ce pouvoir. En fait, il ne peut servir qu’à deux choses : faire apparaître des gens sur notre planète, des étrangers seulement, si besoin est, et deviner un danger. Voilà…

-Alors vous ne pouvez pas lire dans les pensées ?

-Non. Autrement, ce serait la discorde entre le peuple ! Tu sais, je t’ai télétransportée sur Estrella, en fait, je n’en ai pas le droit. D’après nos règles, on ne le pourra que lorsque la Terre aura découvert notre présence. Car nos peuples ont peur que les humains ne sèment la zizanie entre nous.

-Mais pourquoi suis-je ici ?

-Pour m’aider !

-Mais pourquoi moi ?

-Parce que la personne dont j’ai besoin devait être gentille, douce et… rêveuse ! Car de plus en plus, les humains ne croient plus aux rêves mais toi, si !

-Et que dois-je faire ?

-M’aider à pouvoir me faire une amie.

-Moi ? Mais comment… Sur Terre, je n’en ai presque pas et…

-Pour cela, il faudra simplement que tu ailles parler à Imina, la sorcière de la Montagne des Soupirs !

Chapitre 3 : L’étrange coutume

Izia expliqua à Laurie que la sorcière était très dangereuse. Elle lui raconta la triste histoire de sa mère disparue.

-Mais pourquoi n’y vas-tu pas toi-même ? demanda Laurie.

-Car je suis la princesse et plus tard la Reine. Je n’ai pas le droit de courir de danger, dans l’intérêt des Cumis.

-Mais c’est moi qui vais être exposée à l’humeur d’Imina, trouves-tu ça très juste ? Je sais que je ne suis pas courageuse mais…

-Attends ! Imina ne peut rien contre toi, tu es terrienne, pas estrallane ; ses pouvoirs n’ont aucun effet sur toi.

-Alors pourquoi ne pas avoir fait appel à un terrien lors de la disparition de la Reine ?

-Mon père s’y est refusé. La loi de nos ancêtres est formelle : aucun terrien sur Estrella tant qu’ils ne l’auront pas découverte.

-Mais tu désobéis à la loi !

-Ecoute, l’amie dont je t’ai parlé s’appelle Rella, c’est la princesse des Zouapé, je t’ai raconté comment était dirigée Estrella, tu t’en rappelles ? Bon, un matin, alors que j’étais sur le bord de l’océan Magé… tu vois, derrière ces arbres ? C’est l’océan, expliqua Izia, en montrant de la fenêtre de sa chambre une immense forêt épaisse et touffue. Cependant, par intervalles, on distinguait un bleu étincelant qui était trop bas pour être le ciel.

-Je me promenais comme chaque matin, reprit Izia, quand j’entendis des pleurs. Je m’approchai et découvrit une barque sur la plage. Je m’avançai vers elle et aperçus une fille que je ne connaissais pas, étendue dans ce petit bâteau. Elle se releva soudain, les yeux bouffis, la figure sale, son visage empreint d’un grand désespoir. Alors…

-Qui es-tu ? lui demandai-je très gentiment.

-Rella, princesse de la partie Ouest, fille du roi Taraison, me répondit-elle d’une voix fatiguée mais digne.

-Oh ! m’exclamai-je alors, mais moi… je… je suis la princesse Izia !

Nous nous regardâmes effrayées. J’étais pétrifiée et je crois qu’elle aussi !

-Mais pourquoi ? demanda Laura très surprise.

-La loi de nos anciens défend que les deux princesses se parlent, se voient ni même qu’elles sachent comment l’une comme l’autre sont faites. Et comme je ne la connaissais pas, je ne me suis pas rendue compte que j’enfreignais le règlement. Mais toutes deux avions terriblement peur que quelqu’un passe par là et nous voit ensemble car dans ce cas précis, nous aurions été condamnées à rester sur la Montagne des Soupirs à tout jamais !

-Mais c’est injuste ! s’écria Laurie, indignée, pourquoi cette stupide coutume ?

-Il y a des milliers d’années de cela, cette coutume n’existait pas. La princesse Morgan de l’Ouest et la princesse Abrina de l’Est s’entendaient à merveille, mais un jour, une dispute éclata entre elles, et cela se répercuta sur leur peuple respectif. Les Cumis soutenaient leur princesse, les Zouapé de même. Ce fut la première guerre d’Estrella. Les deux rois de l’époque décidèrent alors qu’à partir de ce jour, aucune des deux princesses ne devaient se connaître sous peine du supplice de la Montagne des Soupirs ! ! ! Il est vrai que depuis, nous n’avons plus eu de guerre ! Comprends-tu notre frayeur ?

-Si je comprends bien, répondit Laurie amèrement, parce que deux de vos ancètres ont fait une bêtise, il faut que vous aussi en souffriez ? Quelle étrange coutume ! Mais excuse moi, je ne vois pas bien mon rôle dans tout cela ?

-J’y viens, voilà…

Chapitre 4 : Amitié mortelle

Notre peur passée, Rella sortit de la barque et d’un commun accord, nous sommes allées nous cacher dans la forêt car personne n’y vient. Elle me raconta que la veille au soir, elle se promenait près de l’océan et qu’elle avait vu cette barque. Elle est montée à l’intérieur et, en regardant les étoiles, elle s’est endormie. Quand elle se réveilla, elle était sur cette plage et il faisait jour. Elle comprit que la marée montante avait du faire dériver l’embarcation et qu’elle s’était échouée chez les Cumis !

Ensuite, nous avons beaucoup discuté, de tout, de rien. Je lui ai confié mes joies, mes angoisses, elle aussi, etc, etc.

-Et alors demanda Laurie curieuse.

-Alors elle est repartie dans sa barque vers son palais. Cela t’étonne ? Mais tu sais, Magé ne fait que dix kilomètres de large, par contre sa longueur est impressionnante, le diamètre de la planète ! ! !

-Mais pourquoi dois-je t’aider à te faire une amie puisque apparemment Rella l’est déjà ?

-J’aimerais la revoir, mettre fin à cette coutume qui nous empêche de nous connaître et seule Imina peut m’aider ! Car si elle décide de mettre fin à cette règle, les Cumis et les Zouapé l’écouteront !

-Cette Imina n’est pas si méchante, elle aurait pu changer les lois comme elle voulait mais ne l’a pas fait ! En fait, elle a les pleins pouvoirs sur les deux peuples !

-Imina est détestable avec les Cumis et les Zouapé ; elle nous considère comme ses inférieurs. Par contre, elle est respectueuse des lois et ne fera jamais le moindre mal à la planète.

-Pfff ! C’est bien compliqué, soupira Laurie.

-Veux-tu m’aider ? demanda Izia fixant des yeux anxieux sur son amie.

-Bien sûr, répondit Laurie en faisant un sourire à Izia, quand vais-je aller voir cette charmante sorcière ?

-Ce soir, je t’y téléporterai, Rella sera avec moi.

-Elle est au courant ?

-Oui, nous avons tout combiné ensemble. Nous avons pris des risques en nous revoyant hier soir. C’était prévu, depuis qu’elle était repartie, lors de notre première rencontre, s’exclama Izia.

-Pourvu que ça marche ! Pour vous et… pour moi ! murmura Laurie.

Chapitre 5 : Imina

Le soir même, sur les bords du lac de Cumis, on pouvait distinguer trois ombres, groupées et emmitouflées dans des cagoules noires. Si l’on s’approchait un peu, quelques bribes de leur conversation venaient à nos oreilles.

-Ma servante est arrivée, Laurie s’est précipitée sous le lit et moi, j’ai pris un livre, racontait Izia.

-Et alors ? demanda Rella.

Eh bien, elle n’a rien vu, elle voulait me prévenir que le dîner était servi… Ouf ! Mais quelle peur ! s’exclama Izia.

Laurie, elle, riait de bon cœur avec les deux princesses mais elle était angoissée à l’idée de rencontrer la sorcière. De plus, les bords du lac Cumis étaient déserts, les habitations les plus proches étaient à dix kilomètres. Et le palais du roi Katoubon était à environ trente kilomètres ! Les trois filles étaient venues jusqu’au lac grâce à de petites voitures réservées aux jeunes de la planète. Ces voitures s’appelaient Oxborn et roulaient grâce à de l’essence de Catucla, une plante d’Estrella, elles ne polluaient pas et… volaient dans les airs ! Ce qui est étrange, c’est qu’il n’y avait jamais eu d’accidents. On disait à la voiture (ou avion en forme de voiture) : « Conduis moi au lac Cumis » et elle vous y emmenait sans que vous ayez rien à faire.

Pendant que les deux petites reines discutaient, Laurie, pour la première fois depuis son arrivée, les dévisagea. Izia était un peu plus petite qu’elle, les yeux marrons, les cheveux courts. Quand elle souriait, elle avait l’air de devenir plus sage, c’était sûrement le plissement de ses yeux qui donnait cette impression. Rella était aussi grande qu’elle, des cheveux longs, mi-taille, des yeux bleus, l’air toujours heureuse avec un petit rire coquin.

Laurie prit la parole :

-Izia, Rella, il faut que j’aille sur la montagne maintenant.

-Tu as raison, répondit Izia, mets-toi sur le bord du lac, là… oui. Maintenant, appelle Imina, elle t’y télétransportera. Bonne chance !

-Surtout, n’aie pas peur, dit Rella, Imina ne peut rien contre toi. A tout à l’heure… et merci !

-IMINA, cria Laurie. Un rayon lumineux l’éblouit comme la dernière fois. Izia et Rella virent disparaître cette fille aux longs cheveux dorés, aux yeux verts, qui avait ce sourire tellement franc et ce rire éclatant. Elles virent disparaître Laurie, la terrienne, avec un léger frisson d’angoisse.

Quand Laurie se réveilla, elle était à terre, parmi des fleurs magnifiques d’un rouge éclatant : les fruits Jourt ! Une longue prairie s’étendait, parsemée de ces plantes et, au bout, Laurie distingua de la lumière, une grotte et… Imina !

Celle-ci gesticulait dans tous les sens, très en colère. Laurie s’approcha prudemment. Au bout de dix minutes, elle faisait face à Imina.

-Qui es-tu pour venir ainsi jusqu’à moi, saine et sauve ? dit la sorcière d’une voix terrifiante.

-Je m’appelle Laurie, je suis terrienne et…

-Comment ! ! ! Une terrienne sur Estrella ! Qui t’y a téléportée ? s’eclama Imina hors d’elle.

-C’est Izia, mais c’est…

-Elle sera dénoncée et punie par moi, ma colère est très grande, elle a désobéi à la loi des anciens et je ne le…

-Imina, cria Laurie, écoute moi !

Interloquée, Imina posa de grands yeux étonnés sur Laurie. Jusqu’ici, personne n’avait encore osé lui couper la parole !

-Imina, je viens te demander une faveur, reprit Laurie. Depuis des siècles et des siècles, il existe une loi idiote concernant les deux princesses. Aujourd’hui, Izia et Rella désirent annuler cette règle. Or, toi seule, ô divine sorcière, peut exaucer leur demande. Elles m’ont envoyé comme messagère car tes pouvoirs n’ont aucun effet sur ma personne. Maintenant, quelle est ta réponse ?

-Tu es bien courageuse pour venir m’affronter, d’habitude ces imbéciles de Cumis et de Zouapé me craignent, mais toi non. Il est vrai que tu es terrienne mais Izia et Rzlla, elles, ne le sont pas !

Et sans que Laurie n’ait eu le temps de bouger, Imina leva la main, un éclair d’une intensité extraordinaire brilla l’espace d’une seconde et les deux princesses se retrouvèrent à ses côtés, encore toutes surprises de ce qui leur arrivait.

-Izia, Rella, votre vœu est très difficile à rendre réel, mais je vais essayer. Les deux rois m’écouteront et sûrement m’obéiront. Seulement, il y a une condition. J’élimine cette coutume mais en échange je veux aller vivre dans le palais du roi Katoubon l’été et dans celui du roi Taraison l’hiver.

-Pourquoi ? demanda Laurie.

-J’en ai assez d’être seule et puis, en étant plus près du peuple, je pourrai mieux gouverner… la planète !

-Mais… et nos pères ? essaya d’articuler Izia, horrifiée.

-Ah ! Ah ! Ah ! Et bien, ils gouverneront leur peuple, c’est suffisant.

-Mais tu as déjà le pouvoir que tu demandes, s’exclama Rella. Cela ne changera rien, à part que tu vivras à l’Est et à l’Ouest.

-Très juste mais je prendrai la place de la Reine, conseillant son mari, et il m’écoutera !

-Imina… et la mère de Rella ? murmura Laurie.

-Soualane, ce n’est pas la Reine, elle n’est qu’une mère, c’est tout, elle ne prend absolument pas part aux décisions importantes.

-J’ai compris, déclara Laurie, Imina, en fait, prend votre place. Plus tard, quand vos pères se retireront, c’est-à-dire dans sept ans, Imina restera et comme elle gouvernera seule pendant un an, en attendant votre 21e anniversaire, elle instituera une loi qui vous enlèvera le titre et les pouvoirs qui vous reviennent. Ainsi, elle pourra réaliser son rêve : devenir le maître de la planète. Cette histoire d’aller dans l’un et l’autre des palais, ce n’est que pour juger lequel sera le mieux en attendant son ascension finale : être Reine d’Estrella ! Et le palais qu’elle aura choisi deviendra la capitale de la planète !

-C’est affreux, s’écria Rella. Vous nous demandez en fait de choisir entre notre amitié ou notre peuple. C’est injuste, horrible, dégoûtant !

-Je sais ! Ce plan n’est-il pas diabolique ? Laissez vous tenter, vous n’aurez pas de responsabilités car moi seule dirigerai Estrella.

Un long silence se fit durant lequel Rella et Izia réfléchissaient, puis Izia éclata :

-Tu as fait disparaître ma mère, tu me demandes de trahir mon peuple… N’ai-je pas déjà assez payé le droit de pouvoir avoir une véritable amie ?

-Tu n’as rien payé du tout ! cria Imina puis dans un souffle murmura : Car ta mère… c’est moi !

Chapitre 6 : Le roi Katoubon et son secret

La stupeur s’empara des 3 filles. Imina, si méchante, sans cœur, mère d’Izia si gentille, si douce et si sensible. C’était impossible et impensable !

-Non ! cria Izia, c’est faux ! Ce ne peut être toi. Imina existait avant que ma mère disparaisse…

-Simple légende, rendue réalité à ma « soi-disant » disparition… L’histoire de la pauvre mère si gentille, laissant derrière elle un roi veuf et une petite fille orpheline, c’était trop touchant ! Et le plus drôle, c’est que la rumeur s’est répandue toute seule, sans que je ne m’en mêle ! Ah, ah, ah ! ! Le Roi, ton père, connaissait mon désir de pouvoir et il a essayé de m’en dissuader, mais j’avais un don du ciel, j’étais sorcière dotée de pouvoirs étranges mais puissants. Ton père sait toute la vérité mais ne t’inquiète pas, si je deviens Reine d’Estrella, je transformerai mon visage, mais… à quoi bon ? Puisque celui-là n’est pas le mien. La magie sert à beaucoup de choses, n’est-ce pas ? s’esclaffa la sorcière.

-Mais… quel est ton vrai visage ? sanglota Izia.

-Tu ne le sauras jamais, ma fille ! Jamais ! ricana Imina.

-Pourquoi es-tu si cruelle avec ta propre fille ? demanda Rella.

-Ma fille ? Une vulgaire Estrellane, non dotée de pouvoirs magiques, et bonne et « mignonne ». Elle me fait honte, ce n’est pas ma fille, juste une loque comme vous tous d’ailleurs !

-Comment peux-tu renier ton propre enfant ? s’indigna Laurie.

-Je suis sorcière, diabolique et sans cœur, ma mère était comme moi, mon père aussi. Bêtement, je me suis mariée avec un homme bon, ma fille ne pouvait être autrement. Pfff… Quelle idiotie ! Quant au roi, il a préféré tout te cacher pour t’éviter un choc ! s’exclama Imina.

Izia baissa la tête, elle cachait ses larmes et sa haine envers cette mère qu’elle avait toujours crue bonne. Il lui semblait qu’Imina piétinait sa mémoire. Pour elle, sa mère ne serait jamais cette sorcière. Sa « vraie » mère avait disparu, il y a 13 ans. Pourtant Imina avec ses cheveux blonds bouclés, ses yeux bleus verts et son sourire charmeur aurait pu être gentille, elle en était sûre. De plus, Izia avait toujours cru que la sorcière méprisait les Cumis et les Zouapé mais qu’elle ne leur aurait fait aucun mal. Elle avait la preuve du contraire.

-Assez de pitié et de larmes, reprit méchamment Imina. Que décidez-vous ?

La question était nette, précise, violente. La sorcière souriait d’une façon diabolique.

-Ne pourrais-tu pas nous laisser un ou deux jours pour réfléchir ? supplia Rella.

-Si vous voulez, mais pas plus. De toute façon, dans les deux cas, je suis gagnante. Si je fais le malheur de deux princesses, le peuple le ressentira plus tard, à leur 21e anniversaire, telle est la destinée de Rella et Izia. Ah, ah, ah ! reprit Imina.

Laurie ne put s’empêcher de frissonner en entendant ces paroles. Tout à coup, elle se retrouva sur le bord du lac Cumis avec Izia et Rella. Le jour se levait. Rella s’en retourna avec sa voiture avion, non sans avoir fixé l’endroit où elles se rencontreraient pour leur décision finale, dans deux jours. Laurie s’endormit le cœur lourd pour ses deux amies. Quel dilemme ! Cachée sous le lit d’Izia, elle espérait que tout s’arrangerait. Quant à la princesse de l’Est, elle désirait faire le meilleur des choix pour vaincre à tout jamais cette horrible femme, la sorcière de la Montagne des Soupirs.

Chapitre 7 : Amitié ou pouvoir ?

Deux jours étaient passés et Laurie, Izia et Rella se retrouvèrent sur le bord du lac Cumis, comme convenu.

-Alors, qu’avez-vous décidé ? souffla Laurie.

-Nous ne pouvons nous permettre de sacrifier nos peuples. Ce serait indigne de futures reines comme nous. Alors nous avons pris la décision de ne plus nous revoir, murmura Rella.

-Vous n’avez pas peur d’en vouloir plus tard aux Estrellans et de regretter votre choix ? demanda Laurie.

-Non. Ce ne sera pas leur faute mais celle d’Imina, l’abominable, déclara Izia.

-Il serait temps d’appeler la sorcière maintenant, elle doit nous attendre, dit Rella.

-Imina, nous sommes là ! cria Laurie.

Une seconde plus tard les trois filles faisaient face à la gardienne des fruits Jourt.

-Ah ! ah ! ah ! Vous voilà enfin ! Alors, quelle est votre décision ? triompha la sorcière.

-Nous ne nous reverrons plus, c’est bien ce que tu voulais, tu es contente, tu as gagné infâme Imina, articula Izia avec colère.

-Alors adieu et ne revenez plus sur mon territoire à partir d’aujourd’hui, s’écria Imina en levant les bras au ciel.

C’est alors que Laurie eut une idée lumineuse ! Son visage s’éclaira d’un sourire.

-Attends sorcière ! Il faut que je parle à mes amies. Leur décision n’est pas la bonne, je vais les convaincre de choisir l’autre.

-Si c’est ton désir, va, mais pas plus de 2 minutes. De toute façon, je règnerai grâce à vous princesses car vous m’en voudrez et cette haine se reportera sur vos peuples. Vous n’y pouvez rien car moi, Imina, l’ai décidé et on ne peut rien contre la magie, ricana la magicienne.

Le piège de la sorcière se resserrait. Ainsi cette horrible femme leur avait jeté un sort qui se manifesterait le jour de leur 21e anniversaire, le jour de leur prise de pouvoir !

-Que veux-tu nous dire, murmura Izia après s’être éloignée d’Imina.

-Chaque personne est vulnérable, même les sorcières. Je sais « son » point faible : elle est ta mère. Tu ne l’as jamais appelée Maman, essaie et tu verras. C’est à nous de triompher maintenant, déclara Laurie.

Rella regarda étonnée cette petite terrienne et enfin elle comprit pourquoi Izia avait fait appel à elle plutôt qu’à une autre. Laurie était rêveuse et donc imaginative. Tous ces évènements semblaient irréels et pour qu’une personne croit à l’existence d’une planète habitée, il fallait qu’elle ait une bonne dose d’imagination.

C’est alors qu’Izia s’approcha d’Imina :

-Nous avons décidé que cela ne se passerait pas comme ça…

-Quoi ! Tu veux que je me mette en colère, petite péronnelle ! Tu ne peux rien faire contre mon pouvoir, ni contre moi. Quoi que tu fasses, j’ai gagné et…

-Maman ! cria Izia.

La sorcière poussa un long cri, d’abord de rage, et qui se transforma en cri d’angoisse. Imina semblait diminuer et soudain une lueur émana d’elle. Les trois filles se couvrirent les yeux, aveuglées. Quand elles les rouvrirent, elles aperçurent un corbeau montant dans le ciel.

-C’est ainsi que finit le règne d’Imina, soupira Rella.

-Oui, il le fallait.. Cette sorcière, en fait, a tout mis en œuvre pour que sa fille ne l’aime pas, car il ne fallait pas qu’elle l’appelle maman. Est-ce qu’elle t’aimait ? On ne le saura jamais, déclara Laurie.

Au loin, on distinguait encore un petit point noir qui se confondait avec le soleil levant.

-Maman… murmura Izia. Il sembla à Laurie qu’elle essuyait une larme.

Chapitre 8 : La loi des deux princesses

Un peu plus tard, les trois filles étaient revenues en silence sur le bord de l’océan Magé. Personne n’osait prendre la parole pour poser la question qui leur brûlait les lèvres à toutes. Ce fut Rella qui rompit le doux murmure des vagues en prenant la parole :

-Et maintenant ? Qu’allons-nous faire ? Imina n’est plus là pour éliminer la loi des deux princesses, que va-t-on devenir ?

-Je ne sais pas Rella, peut-être va-t-il falloir nous résigner, comme les autres générations, soupira Izia.

-Mais non ! Ne vous laissez pas abattre ! J’ai une idée. C’est tout simple. Imina était la femme aux multiples visages d’accord ? Personne ne sait qui je suis… sauf vous, alors… dit Laurie mystérieusement.

-Alors, reprit Izia, tu nous sauves la vie encore une fois, en prenant la place de la sorcière. C’est une idée excellente !

-Je dirais même plus, chère amie, une excellente idée, s’écria Laurie.

Le jour même, Izia se rendit à la salle du trône pour parler à son père.

-Père, je suis désolée de vous déranger mais je dois vous demander quelque chose d’extrêmement important.

-Et bien, ma fille, je t’écoute ! En tant que future reine, tu as droit à la parole.

-Père, il faut réunir le Conseil Exceptionnel aujourd’hui même, c’est urgent. J’ai été appelée par la sorcière cette nuit et…

Le Roi avait pâli. Imina avait-elle trahi son secret ?

Izia remarqua l’inquiétude du monarque et en devina la raison.

-… et elle veut parler aux deux Rois, ainsi qu’aux conseillers. Les deux princesses devront être présentes, sans se voir bien sûr !

-Est-ce tout ce qu’elle t’a dit ?

-Oui père. Pourquoi ? Aurait-elle dû me faire savoir autre chose ? Sur ma mère disparue peut-être ?

-Non. Simple question… Et bien, que son désir soit exaucé !

La même scène, à quelque chose près, s’était passée chez le Roi Taraison et, dans l’après-midi, le Conseil Exceptionnel était réuni. Il avait lieu dans le palais Est car Imina vivait très près de cet endroit. Alors que tout le monde questionnait tout le monde sur la raison de cette réunion subite, Laurie fit son entrée, causant la stupéfaction parmi les membres du gouvernement Est et Ouest.

-Surpris messieurs ? demanda Laurie d’une voix digne et majestueuse. N’oubliez jamais que je suis sorcière et que mes pouvoirs me donnent l’avantage de me transformer en ce que je veux. Je ne veux pas que le peuple voit mon vrai visage, enfin celui que j’ai adopté dans la Montagne des Soupirs. Voilà ce que je souhaite, plutôt ce que j’ordonne : annuler la loi des deux princesses.

Après cette déclaration, un brouhaha s’éleva de tous les côtés de la salle.

-Silence !

La voix du Roi Taraison venait de retentir.

-Si toi, Imina, souhaite que cette règle soit supprimée, elle le sera, nous ne pouvons rien contre ta puissance. Mais dis-nous, pourquoi as-tu pris cette décision ?

-Je m’en vais, quelque part sur Estrella, personne ne saura où. Je désire la solitude la plus complète mais avant de partir, je voulais accomplir un acte dont on se souviendra encore dans deux siècles et j’ai choisi cette loi. N’ayez pas peur d’une autre guerre. Enseignez à votre peuple, à vos enfants que l’amitié et le pouvoir sont deux choses distinctes à ne pas mélanger. Sur ce, messieurs, je vous quitte à tout jamais !

A ce moment, à l’une des vitres du palais, on entendit un croassement aigu. Tout le monde se retourna. Un corbeau noir était à la fenêtre. Il s’enfuit presque aussitôt, juste après avoir lancé un coup d’œil reconnaissant à la « soi-disant » Imina.

Quand l’assemblée tourna la tête du côté de la « sorcière », celle-ci avait disparu. Dans le couloir devant la porte, Izia et Rella faisaient leurs adieux à Laurie.

-Merci, on ne t’oubliera jamais. Tiens… Izia détacha de son cou un collier rose. Prends le et pense à nous quelquefois. Ces pierres sont des amistes, elles sont rares sur Estrella, garde les, elles te porteront bonheur.

-Adieu Laurie, dit Rella. Tu es très gentille et généreuse. Je n’oublierai jamais la petite terrienne que tu es.

Laurie avait du mal à cacher son émoi.

-Izia, avant de partir, sache que ta mère n’est pas aussi méchnate qu’on le pensait. Tout à l’heure, elle m’a remercié à sa façon parce qu’en annulant cette règle, tout le monde se souviendra d’elle pendant longtemps encore, comme mystérieuse, bonne et diabolique à la fois. Adieu mes amies !

Izia fixa Laurie, une lumière jaillit et la petite provençale se retrouva sur Terre.

-Laurie, Laurie, te voilà, ça fait une heure que l’on te cherche !

-Maman ! s’exclama Laurie, toute étonnée de se retrouver chez elle. Je… je m’étais endormie derrière un buisson. Excuse moi.

-Décidément Laurie, tu seras toujours aussi rêveuse !

-Et bien, tant mieux, les rêves sont merveilleux, déclara Laurie, quand elle s’aperçut qu’elle tenait quelque chose dans la main : le collier d’amistes.

-La réalité aussi est fantastique, soupira Laurie.

-Tu sais, un grand téléscope a été mis au point. Les savants le font fonctionner en ce moment ; on l’a vu à la télé pendant que tu dormais… Peut-être va-t-on découvrir d’autres planètes ?

-J’espère pas, murmura Laurie, Estrella n’a pas besoin d’humains pour semer la panique…

-Qu’est-ce que tu disais ? demanda la mère.

Rien, rien, j’ai faim ! déclara Laurie.

Le soir, elle s’approcha de la fenêtre de sa chambre. Les étoiles étaient brillantes dans le ciel. Laurie pensait à Estrella, à cette planète qui se trouvait à des millions d’années-lumière de la Terre. Levant son collier vers le ciel, elle murmura : Izia, Rella, votre dilemme est terminé ! Et votre amitié commence.