
Elle n'avait plus que quelques heures à patienter. Elle bailla et fronça les sourcils. Il n'était pas question qu'elle s'endorme. Elle devait lutter contre le sommeil qui tentait de s'emparer d'elle. Mais ce n'est pas facile de lutter quand on a seulement cinq ans.
A minuit, le père Noël descendrait par la cheminée et déposerait au pied du sapin les cadeaux qu'elle avait notés sur la liste qu'elle avait écrite avec papa. Enfin, elle avait dicté et papa avait écrit.
Elle avait bien précisé qu'elle avait été très sage. Ca n'a l'air de rien mais quand on ne précise pas, il arrive que le père Noël ne passe pas. C'était arrivé à Julie l'an passé. Elle l'avait trouvée en larmes dans la cour de l'école, le jour de la rentrée, parce que le père Noël n'était pas venu et qu'elle n'avait pas eu de cadeau. Manon avait été triste pour elle parce que déjà que ses parents étaient pauvres. Alors si en plus, le père Noël l'oubliait...
Manon fronça les sourcils à nouveau. Il n'était pas question que le père Noël l'oublie. Elle avait été sage. Les enfants sages ne sont pas oubliés par le père Noël. Mais elle se demandait quand même s'il pouvait la voir de là où il se trouvait, ou même l'entendre. Il devait être en chemin, avec son traîneau, ses rennes et sa hotte pleine de cadeaux. Viendrait-il quand même s'il savait qu'elle ne dormirait pas lorsqu'il arriverait ? Pouvait-il savoir ce genre de choses ?
Tant pis. Elle devait prendre le risque. Elle se moquait bien des cadeaux. Mais lui, il fallait qu'elle le voit. Elle ne devait surtout pas dormir.
Elle soupira en fixant l'horloge du salon. Que c'était long d'attendre que les deux aiguilles, la petite et la grande, soient tout en haut. Tapie dans l'un des fauteuil, elle avait une vue imprenable sur la cheminée. Elle avait fait le plus dur en sortant de sa chambre et en descendant l'escalier sans réveiller son père. Maintenant, elle devait juste ne pas dormir. Pour se maintenir éveillée, elle serra un peu plus fort le petit objet qu'elle tenait fermement dans sa main. Le petit objet qu'elle destinait précisément au père Noël.
Manon se frotta les yeux lorsque son père ouvrit en grand rideaux et fenêtres du salon, laissant entrer un soleil radieux et un froid polaire.
-Je vois que ma puce n'a pas résisté à la tentation de guetter l'arrivée du grand barbu, lui dit-il tout sourire. Mais je crois qu'il n'a pas eu à coeur de te réveiller quand il est passé !
La fillette resta un moment enfoncée dans le fauteuil bien trop grand pour elle. Elle ne réalisa pas tout de suite, ni où elle était, ni même ce que la lumière du jour impliquait. Mais quand elle en prit conscience, elle fondit en larmes sous le regard médusé de son père.
-Eh bien, eh bien, en voilà de grosses larmes... Tu devrais faire un tour sous le sapin. Il ne t'a pas réveillée mais il ne t'a pas oubliée pour autant. Allez, lève-toi et viens ouvrir tes cadeaux.
-Non, cria Manon en le repoussant, en colère et les yeux rougis. Il faut qu'il revienne !
L'enfant renifla bruyamment. Elle était furieuse mais aussi un peu vexée de n'avoir pas réussi à lutter contre son envie de dormir. Elle l'avait laissé s'en aller et maintenant elle ne le reverrait pas avant un an. A condition qu'elle soit sage. Et qu'elle ne dorme pas cette fois-ci.
Elle serra le poing si fort qu'elle ressentit un petit pincement et laissa tomber le couteau qu'elle tenait dans sa main droite.
-Manon, commença son père qui ne savait pas trop quelle attitude adopter devant le comportement pour le moins irrationnel de sa fille, ne me dis pas que tu as encore descendu les couverts de ta dînette ?
Manon baissa les yeux, récupéra le couteau en plastique et le glissa sous le coussin.
-Si je m'étais réveillée, j'aurais tué le père Noël, dit-elle, la mine sombre, fixant le sol ou tout autre endroit qui n'était pas e regard de son père. Je l'aurais tué pour avoir pris maman l'année dernière ! Pour nous l'avoir enlevée !
Elle avait crié la dernière phrase comme si elle s'était libérée d'un poids bien trop lourd pour ses frêles épaules.
Son père était interloqué. Voir son petit bout de chou vouloir s'en prendre au père Noël avec un couteau en plastique avait quelque chose de comique, mais la détresse de sa fille, sa peine et ses larmes l’attristaient au plus haut point.
-Mais tu as tout faux, ma puce... Le père Noël n'est pas responsable de...
-Ce n'est pas vrai, tu mens ! explosa la fillette. Maman était encore là avant que le père Noël ne descende. Elle était à l'hôpital, elle n'était plus à la maison, mais elle était là. Et la nuit, il est venu et il l'a enlevée ! Il l'a emmenée avec lui ! C'est mal, il devait nous la rendre !
-Mais enfin ma puce, ce n'est pas...
-Si, c'est lui ! Mes copines me l'ont dit à l'école ! Que le père Noël m'avait laissé des cadeaux et qu'il avait pris ma maman à la place ! Une maman ne disparaît pas comme ça ! Il l'a enlevée, je te dis ! Pourquoi tu ne me crois pas ?
Le père avait pris un coup de massue. Il regardait sa fille, entendait sa colère, voyait ses larmes mais aucun mot n'arrivait plus à sortir pour la consoler. La pauvre enfant laissait enfin exploser une rage contenue depuis près d'un an. Il avait tenté de la protéger de la meilleure façon qui soit. C'est tellement difficile de parler de la mort d'un être cher à un enfant de cet âge. Comment aurait-il pu lui dire, lui expliquer avec des mots qu'elle puisse comprendre ? La mère de Manon avait toujours eu une santé fragile et les divers traitements n'avaient rien arrangé. Jusqu'à ce maudit 25 décembre où l'hôpital l'avait appelé alors que Manon déballait ses cadeaux avec gourmandise. Sa maman en avait fini avec toutes ses souffrances. Elle s'était éteinte, de façon plutôt paisible finalement, un léger sourire sur le visage.
Il avait pris sur lui du mieux possible, avait tenté de lui expliquer les choses, sans doute maladroitement. On ne parle pas de la mort à une si petite fille. C'est ce qu'il pensait. Peut-être aurait-il du. Trouver les mots. Mais il ne l'avait pas fait.
Et pendant ce temps, Manon s'était fait son film. Et ses camarades avaient fait le reste, sans doute sans arrière pensée. Mais c'était ainsi. Et loin d'avoir pu faire le deuil de sa maman, elle s'était persuadée qu'elle avait été enlevée, quelque part, et que viendrait nécessairement le jour où il faudrait bien la lui rendre. sauf que ce jour ne viendrait jamais, forcément.
Il souleva son enfant et la serra fort contre lui, ses larmes se mêlant bientôt aux siennes. Il était tellement désolé. Comment le lui dire ? Comment trouver les mots ?
Du coup, la journée fût un peu bizarre. La petite Manon finit par déballer ses cadeaux et son père dut faire preuve de beaucoup d'ingéniosité pour qu'elle prenne enfin du plaisir à jouer avec ses nouvelles poupées. L'enfant ne put se départir de sa tristesse de toute la journée mais elle était quand même contente d'être avec son père et de partager ces quelques moments rares d'intimité. Il travaillait tout le temps. Mais il avait pris quelques jours pour être avec elle. Il fallait en profiter et ne pas bouder son plaisir. Mais parfois, son regard s'assombrissait et elle n'y pouvait rien. Surtout quand elle se rappelait qu'elle jouait avec les cadeaux du père Noël, celui qui avait enlevé sa maman. Et qui ne la lui avait jamais rendue. Quant au père, il savait qu'il devrait avoir une grande discussion avec sa fille. Il s'y préparait d'ailleurs.
Au jour succéda donc fort logiquement la nuit. Manon avait retrouvé son lit et dormait paisiblement, une de ses nouvelles amies serrée tout contre elle. Une lumière chaude baigna soudain son visage et l'enfant ouvrit péniblement ses petits yeux encore fatigués d'avoir tant pleuré. Elle poussa un cri en voyant le père Noël qui se tenait assis tout près d'elle, sur le bord de son lit, son visage barbu illuminé par la clarté du photophore en forme de bonhomme de neige.
-Bonsoir, ma grande, il faut que nous parlions, ne crois-tu pas ? commença son père qui faisait de gros efforts pour prendre une voix aussi grave que possible. J'étais dans mon atelier, au Pôle Nord, quand on m'a dit que je devais redescendre parce que tu avais un gros chagrin.
Manon regarda le père Noël et ne savait pas quoi dire. Il faut dire qu'il était beau avec son grand manteau rouge et sa longue barbe blanche. Il avait de petites lunettes rondes et une grosse capuche qui lui tombait sur le front, si bien qu'on ne voyait pas vraiment son visage. Elle trouvait juste qu'il parlait un peu fort, et ça, ça ne l'arrangeait pas parce que papa dormait dans la pièce à côté et qu'il allait forcément fnir par se réveiller.
-Chuut ! Moins de bruit papa Noël ! Mon papa est juste à côté !
-Ne t'inquiète pas, mon enfant, il ne peut pas nous entendre car je n'existe que pour les enfants. Les grandes personnes ne peuvent ni m'entendre, ni me voir. Dis-moi, ma puce, est-ce que ça te dirait que je te parle un peu de ta maman ?
Manon écarquilla les yeux. Etrangement, elle ne ressentait plus cette colère qui l'avait étreinte tant de fois depuis un an, probablement parce qu'elle était très intimidée. Ce n'est pas tous les jours que l'on peut rencontrer et parler avec le père Noël. Surtout quand il vient de si loin pour ne voir que vous. Mais bien-sûr qu'elle voulait qu'il lui parle de sa mère. Evidemment.
-Je voudrais que tu me la ramènes, surtout, murmura la petite qui sentait à nouveau les larmes lui monter aux yeux.
Le père Noël prit le visage de l'enfant dans ses mains gantées de blanc et plongea son regard dans le sien.
-Ta maman n'a pas été enlevée. Elle est simplement partie rejoindre les étoiles dans le ciel parce qu'elle était très malade. Tu sais, elle n'était pas très heureuse dans cet hôpital et ça lui faisait de la peine que tu la vois comme ça, toujours couchée, toujours fatiguée. Est-ce que tu comprends ça ?
La voix du père Noël s'était faite plus douce. Il semblait à Manon qu'elle comprenait, oui, à peu près. On lui avait déjà parlé de ces personnes qui vont dans les étoiles. Il lui semblait même que papy y vivait depuis quelques années déjà.
-Quand les gens sont trop malades, on ne peut plus les soigner et ça les rend malheureux, tu comprends ? Alors ce sont eux qui s'en vont, pour ne pas nous faire de peine. Et à chaque fois qu'une personne s'en va, une nouvelle étoile apparaît. Et ta maman est quelque part, là-haut, dans le ciel. Mais je n'ai rien à voir là-dedans, ma petite Manon.
Manon renifla. Elle buvait les paroles du vieil homme et ne pouvait détacher son regard du sien. Elle essuya ses larmes, renifla encore puis lui sourit. Sa maman était juste partie ailleurs, dans un monde où elle aurait moins mal. Personne ne l'avait enlevée. Personne ne lui avait voulu du mal. Ça ne la ferait peut-être pas revenir de sitôt mais elle était bien contente de savoir sa maman en sécurité quelque part.
Papa "père Noël" dut sentir les interrogations de sa fille car au même moment, il se leva et dit :
-Debout, ma puce, et mets ta robe de chambre et tes chaussons, je vais te montrer quelque chose.
Alors, il tira les rideaux et ouvrit la fenêtre. Le froid s'engouffra aussitôt dans la pièce chaude. Le ciel était clair et parsemé d'étoiles. Le père Noël prit l'enfant dans ses bras et pointa la nuit de l'index.
-Tu vois toutes ces étoiles ? Quand le ciel est dégagé comme ce soir, on peut toutes les apercevoir. Et bien, ta maman est quelque part parmi elles. Bon, ne me demande pas où exactement, je serais bien incapable de te dire avec certitude, mais je peux te dire qu'elle est là et qu'elle te voit. Je pense qu'elle doit se trouver dans une de ces étoiles qui brillent un peu plus que les autres, tu vois ?
Manon était émerveillée. Le ciel était lumineux et magnifique. Et sa maman était là, autour d'elle. Quelque part.
-Maintenant que tu es assez grande pour comprendre, continua le père Noël, il ne te faudra pas t'affoler si tu ne la vois pas tous les soirs. Parfois, elle sera derrière un nuage et tu ne pourras pas la voir. Mais elle, si, et toujours elle veillera sur toi. Maman fera toujours en sorte que tu ailles bien, tu comprends ? Mais tu ne la verras plus jamais comme avant. Désormais, elle restera toujours une étoile.
Manon ne répondit pas. Elle ne pouvait détacher son regard du spectacle qui s'offrait à elle. Elle était si heureuse d'avoir retrouvé sa maman et de savoir qu'elle allait bien dans son nouveau chez-soi. L'enfant souriait. Un vrai sourire, franc et lumineux.
Ils restèrent un long moment comme ça, à observer la nuit et ses étoiles. Puis Manon se mit à grelotter et le père Noël la déposa à terre. Il referma volet, fenêtre et rideau tandis que Manon quittait ses pantoufles et sa robe de chambre pour retrouver la chaleur de sa couverture. Le père Noël se rassit quelques instants.
-Je vais devoir y aller ma puce. C'est que je ne suis pas d'ici, moi, et j'en ai de la route à faire pour rentrer chez moi ! Tu te sens mieux ?
-Oh oui alors, s'écria l'enfant, et elle enserra son ami de ses deux bras, déposant un "baiser qui claque" sur sa joue. Merci papa Noël d'être venu me voir, merci, merci !
-Et attention jeune fille, dit le père Noël en faisant mine de prendre un air plus sévère, c'est un secret entre toi et moi ! Personne ne doit savoir que je suis venu te voir sinon tous les enfants voudraient me rencontrer et je n'aurais plus le temps pour livrer mes paquets.
-Et mon papa ? Je ne peux rien lui dire non plus ? J'ai bien vu qu'il était triste aujourd'hui...
Grmmmff, grommela le père Noël. Et bien, soit ! Mais juste vous deux, hein ! Et tu lui dis bien de garder le secret !
-Promis papa Noël, s'écria Manon, tout sourire, avant de mettre la main devant sa bouche comme si elle avait fait une bêtise.
-Pas de panique, je te rappelle que les grandes personnes ne peuvent pas nous entendre. Bon, je vais devoir y aller maintenant si je veux être rentré avant le lever du jour. Et surtout reste cette petite fille bien sage ! Joyeux Noël, mon enfant !
Joyeux Noël, répéta l'enfant, un peu triste de voir s'en aller son nouvel ami mais tellement heureuse de tout ce qu'elle avait appris cette nuit. Ils s'embrassèrent une nouvelle fois puis le père Noël souffla sur la flamme du photophore. Il se glissa sans bruit hors de la pièce et Manon se retrouva dans le noir de sa chambre. Elle souriait dans l'obscurité. Elle avait vécu son plus beau Noël. C'est donc sans effort et avec un visage apaisé qu'elle sombra dans un sommeil profond et réparateur, sa poupée toujours serrée contre elle. Sa dernière pensée fut pour sa mère, pas telle qu'elle l'avait toujours connue, non, celle qui avait la forme d'une étoile et scintillait de mille feux.
(Joyeux Noël à tous, avec un peu d'avance ! )