
Il y a quelques semaines, j'ai proposé de partager avec vous une histoire écrite par Isa alors qu'elle avait une douzaine d'années. Vous pouvez, si ce n'est déjà fait, en prendre connaissance et la commenter à loisir ici. Je m'étais ensuite proposé de vous en soumettre une vision toute personnelle, la mienne, à partir du matériau d'origine. Voici donc les 4 premiers chapitres de cette histoire "revue et corrigée" par mes soins. Un exercice un peu inhabituel pour moi, pas si évident au premier abord, mais très enrichissant, entre certaines contraintes "imposées" (essayer de garder l'essence même de l'histoire, les personnages) et une bonne dose de liberté, y compris dans le ton. J'espère que vous apprécierez mais surtout que vous laisserez un avis dans tous les cas. Bonne lecture et à très vite pour la suite...
Chapitre 1 : Les deux royaumes
Le roi Katoubon était affalé sur son trône. Comme il était petit et gros et que le trône était démesurément grand, cela avait quelque chose de profondément grotesque. Imina l'observait du coin de l'oeil. La sorcière de la Montagne des Soupirs, ainsi que l'appelaient les habitants des deux royaumes d'Estrella, était une femme magnifique, grande, élancée, aux superbes cheveux d'ébène qui tombaient en cascade sur ses épaules et dans son dos. Elle était toute de noir vêtue, comme à son habitude et son regard, noir comme le reste, semblait vous transpercer lorsqu'elle vous observait. Une très belle femme donc, mais également, et de très loin, la plus redoutée de toutes. On lui attribuait des pouvoirs dévastateurs et personne ne se serait risqué à provoquer son courroux. On savait peu de chose sur elle. On prétendait qu'elle pouvait changer d'apparence. Elle ne quittait que très rarement sa Montagne des Soupirs et personne ne s'était jamais aventuré jusque là-bas. C'était interdit de toute façon et seuls les deux rois pouvaient invoquer sa présence en cas de besoin.
Mais cette fois-ci, c'était elle qui était descendue jusqu'au royaume du roi Katoubon. Elle avait repéré un intrus aux abords du lac Cumis. Quel qu'il soit, il avait bravé un interdit et devait être puni en conséquence. Mais en dehors de son propre territoire, Imina n'avait pas le droit de faire justice elle-même. Elle devait en passer par le roi, ce qui froissait considérablement son ego.
-Alors, que comptes-tu faire ? Tu n'es pas sans ignorer que nos lois sont strictes !
-De toute façon, tu ne perds jamais une occasion de me le rappeler, soupira Katoubon, visiblement las. Il doit s'agir d'un Zouapé égaré et je dois bien reconnaitre que je n'ai pas particulièrement envie de créer un incident entre nos deux royaumes pour si peu...
-Pour si peu ? Le lac appartient aux Cumis et l'accès est interdit aux Zouapé. Peut-être serait-il utile de rappeler au roi Taraison comment il doit tenir ses sujets !
Le roi Katoubon ne répondit pas et se leva dans une extrême lenteur. Il fixa les yeux noirs de la sorcière tout en s'approchant d'elle.
-Tu sais ce que je pense de cette histoire de lac. Il est suffisamment grand pour nos deux peuples et même si les Zouapé ont des réserves d'eau en quantité suffisante pour subvenir à leurs besoins sur leur territoire, j'ai toujours été opposé à leur en interdire l'accès.
-C'est la loi, répondit Imina d'une voix qui ne souffrait d'aucune contestation possible. Dois-je te rappeler que tu l'as votée, mon cher époux ?
-Tais-toi donc bon sang ! ! ! s'écria le roi qui avait pâli en une fraction de seconde. Personne ne doit jamais savoir. Je te croyais plus prudente !
-Allons, allons ! Me crois-tu si sotte ? Mes pouvoirs m'auraient déjà alertée si des oreilles indélicates traînaient dans les environs. Aucun souci à te faire.
-Il y a 13 ans, tu nous a abandonnés, moi et ta fille ! J'ai respecté cela ! Et lorsque tu es revenue quelques années plus tard sous les traits de la sorcière de la Montagne des Soupirs, je n'ai eu d'autre choix que de te laisser influer sur la vie de nos deux royaumes dans le seul souci de protéger Izia. Mais tu pourrais au moins avoir la décence d'éviter de me le rappeler en permanence ! Oui, j'ai voté cette loi en dépit des protestations pourtant légitimes du roi Taraison en me rangeant à tes côtés. C'est le prix que j'ai dû payer pour que tu ne salisses pas notre fille de ta noirceur. Mais ça n'en reste pas moins une mauvaise loi à mes yeux.
-Une loi promulguée est une loi à faire respecter, répondit la sorcière d'un air suffisant. Puis-je compter sur toi ou dois-je m'en occuper personnellement ?
-Tu peux rentrer chez toi l'esprit léger, va ! Je vais envoyer Aspic chercher ce mystérieux intrus et je prendrais ensuite les dispositions prévues dans le cadre d'un franchissement de frontière.
-Je ne vais nulle part. Je suis curieuse de savoir ce qu'un Zouapé fait dans les parages et quelles pourront bien être ses excuses pour être passé du côté Cumis sans dérogation expresse.
-Très bien, soupira Katoubon, fais comme il te plaira. Aspic, tu as entendu ?
-Oui, sssire, siffla une petite voix dans un recoin sombre de la grande salle du trône. Je pars sssur le champ !
Une sorte de boa constrictor immense d'une dizaine de mètres apparut alors. Sa langue fourchue semblait claquer dans l'air. Il semblait tout excité à l'idée d'accomplir sa mission.
-Trouve moi cet intrus qui rôde près du lac Cumis et ramène-le ! Vivant s'entend...
-Vos désirs sssont des ordres, ssire ! Ce ne sssera pas long !
Le serpent glissa vers l’entrebâillement de la porte puis disparut dans un dernier sifflement.
Chapitre 2 : L'intrus
La fillette était terrorisée. Aspic la maintenait fermement, l'entourant de ses anneaux visqueux. Le roi Katoubon l'observait. Imina également. Tous deux faisaient une drôle de tête et s'échangeaient des regards pas franchement rassurés. Ni rassurants d'ailleurs.
Katoubon et Imina s'éloignèrent d'Aspic et de l'enfant qui devait avoir une douzaine d'années.
-Ce n'est pas possible ! siffla la sorcière. Ce n'est pas une Zouapé et pas davantage une Cumis évidemment ! On dirait plutôt une terrienne, si mes connaissances sont exactes. Que fait donc une terrienne sur Estrella ? Les habitants de la Terre ignorent jusqu'à notre existence et ils n'ont pas de toute façon la technologie nécessaire pour venir jusqu'à nous. Tu sais ce que cela veut dire, non ?
-Que quelqu'un a téléporté cette gamine jusqu'ici. Et ils ne sont pas nombreux sur Estrella à avoir ce pouvoir de téléportation. Et encore moins à avoir le droit de l'utiliser !
-C'est très simple, reprit la sorcière dont le ton de la voix peinait à ne pas se faire menaçant. A part moi, toi, Taraison, sa fille Rella et notre propre fille Izia, personne ne dispose d'un tel pouvoir. Je crois que nous pouvons tous les deux nous retirer de la liste des suspects. Cela nous fait trois personnes possible.
-C'est délicat, dit Katoubon. Je ne peux risquer de créer un incident diplomatique avec le royaume du roi Taraison en sous-entendant que lui ou sa fille se sont rendus coupable d'avoir fait venir une terrienne sur Estrella. Surtout s'il s'avère que c'est finalement Izia.
-Il faut avant tout interroger la fillette, murmura la sorcière. Elle est terrorisée. Si elle sait quelque chose, elle parlera !
-C'est ta fibre maternelle qui parle ? ironisa Katoubon. Et arrête de parler d'Izia comme étant notre fille. Tu as renoncé à tes droits de mère lorsque tu l'as abandonnée alors qu'elle n'était qu'une toute petite enfant. J'ai payé le prix fort, à grand renfort de lois injustes, pour pouvoir l'élever hors de ton emprise. Tâche de ne pas l'oublier !
Imina eut un léger mouvement de recul. C'était la première fois, du moins lui semblait-il, que le roi Katoubon lui parlait sur ce ton. Elle n'eut pas le temps de répondre car, déjà, Katoubon se dirigeait vers Aspic.
-Relâche ton étreinte, stupide serpent ! Tu vas finir par l'étouffer. Allez, dépêche toi et file !
Aspic s'exécuta et la fillette tomba lourdement sur le sol. Mais elle était consciente. Apeurée mais consciente. Elle avait visiblement beaucoup pleuré. Cette diablesse d'Imina avait au moins probablement raison sur un point : si l'enfant avait des révélations à faire, il serait facile de les obtenir. Mais le roi était sceptique. La fillette errait près du lac mais apparemment désorientée. Katoubon n'était pas persuadée qu'elle ait su elle-même ce qu'elle faisait là.
L'enfant s'appelait Laurie et, comme le roi s'y était attendu, elle ne comprenait pas davantage qu'eux ce qu'elle faisait là. Laurie les observait de ses yeux écarquillés, comme si elle avait eu affaire à des monstres. Il y avait encore quelques heures, elle était allongée sur son lit, une BD dans les mains et son lecteur MP3 sur les oreilles. L'instant d'après, elle chutait lourdement dans un champ en bordure d'un lac. Laurie avait depuis longtemps erré, complètement désorientée, persuadée qu'elle s'était endormie et qu'elle allait se réveiller, allant même jusqu'à se pincer. En vain.
Imina ne détachait pas son regard noir de l'enfant apeurée alors que le roi Katoubon essayait de faire bonne figure, sensible au désarroi visiblement non feint de la petite.
-Si cette enfant est arrivée parmi nous à l'insu de son plein gré, il serait injuste qu'elle soit condamnée, d'autant plus qu'elle n'appartient à aucun de nos deux peuples. Il n'y a qu'à la renvoyer chez elle, murmura le roi à l'intention d'Imina.
-Il n'est pas question de la laisser s'en aller, siffla Imina visiblement contrariée. Pas avant que toute la lumière ne soit faite sur cette affaire. Quelqu'un l'a fait venir jusqu'ici et je veux savoir qui. Et pourquoi ! Les cachots d'Estrella ne sont pas si inconfortables ! Qu'Aspic l'emmène et se charge de sa surveillance, nous aviserons ensuite.
Katoubon grommela. Il n'osait plus regarder l'enfant. Et maudissait Imina de tant leur en faire baver à tous les deux. Aspic était déjà là, comme s'il s'était tenu prêt à cette éventualité. Son sourire hideux et son claquement de langue en disaient long sur son excitation. Laurie se mit à hurler.
-Silence, cria la sorcière de la Montagne des Soupirs en levant le bras. Aussitôt, plus aucun son ne sortit de la bouche de Laurie.
-Voilà qui est mieux, reprit Imina avec un air de grande satisfaction sur son visage. Aspic, emmène-là... et prends-en grand soin, je ne voudrais pas que son altesse le roi Katoubon puisse m'accuser de mauvais traitements.
-Comme il vous plaira ssssorcière, susurra le serpent qui enroula aussitôt ses anneaux autour de l'enfant qui tenta en vain de se débattre. Puis il s'éclipsa aussi rapidement qu'il était apparu.
Katoubon et Imina se jaugèrent un moment, sans dire un mot. Imina le regardait de haut et Katoubon devait prendre sur lui pour ne pas exploser de fureur si difficilement contenue. La sorcière semblait s'en amuser d'ailleurs.
-Bien, passons maintenant à la prochaine étape, dit Imina. Quelqu'un s'évertue à bafouer les règles élémentaires de notre royaume et nous devons savoir de qui il s'agit. Et je vais m'y employer !
Chapitre 3 : Les deux princesses
-Si on nous voit ici ensemble, ce sera un drame, dit Rella. Les lois d'Estrella nous interdisent de nous voir avant notre majorité, dois-je te le rappeler ?
-J'ai un problème, répondit Izia. Il m'est venu une idée un peu folle mais... je crois que ça a foiré quelque part... ou alors j'ai échoué tout simplement.
Izia expliqua à son amie qu'elle avait entrepris de faire venir une terrienne sur Estrella mais qu'elle n'avait pas réussi à la localiser. Soit la téléportation avait échoué, soit la fillette errait quelque part sur le territoire.
-Tu as tenté de faire quoi ? s'écria Rella qui n'en croyait pas ses oreilles. Mais... pourquoi ?
-Parce que nos lois sont injustes. Parce que je ne devrais pas avoir à rencontrer ma meilleure amie en cachette. Parce que nos deux peuples devraient coexister en pleine harmonie au lieu de s'opposer. Parce que la sorcière de la Montagne des Soupirs contrôle tout sur Estrella et que nos lois nous interdisent d'intervenir de quelque façon que ce soit. Mais ces lois ne s'appliquent pas à des gens de l'extérieur. Et les terriens constituent l'espèce la plus développée en dehors de notre système.
-Je me suis téléportée sur la Terre dernièrement, continua Izia qui avait du mal à refouler quelques sanglots, et je suis tombé sur une fillette, Laurie, qui m'a semblé très bien.
-Tu lui as parlé ? demanda Rella, à mi-chemin entre la curiosité, la peur et une certaine colère devant l'inconscience de son amie.
Oh non ! Juste observée. Je ne saurais pas l'expliquer mais j'ai tout de suite su qu'elle pourrait faire des miracles ici. Et j'en reste persuadée. Une intuition.
Rella resta silencieuse un moment tandis que Izia, penaude, regardait ses pieds.
-Ecoute Izia, si cette Laurie est bien parmi nous, il me semble évident qu'Imina l'a déjà repérée. Je propose donc que l'on retourne chacune chez nous et que l'on essaie d'en savoir un peu plus. Peut-être que nos pères pourront nous éclairer. Mais personne ne doit savoir que tu es à l'origine de tout ça.
-Mon père n'est pas idiot. Le tien non plus. Et je ne parle même pas d'Imina... Ils auront vite fait le lien. La téléportation n'est pas une science enseignée au plus grand nombre, tu le sais bien.
-Alors nous aviserons, répondit Rella. De toute façon, le mal est fait. Enfin, ce sera peut-être un mal pour un bien, l'avenir nous le dira. Mais en attendant, nous devons essayer d'en savoir un peu plus. Et retrouvons nous ce soir au bord du lac Cumis pour faire le point.
Izia acquiesça et les deux princesses se séparèrent. Elles sentaient toutes deux que les choses ne seraient pas simples. Et elles avaient raison.
Chapitre 4 : Le Roi et sa fille
Lorsque Izia arriva au château, elle manqua laisser échapper un cri en voyant Imina qui l'attendait.
-Alors princesse ? On est en balade ? Puis-je savoir...
-Rien du tout, coupa Izia qui prenait sur elle pour ne pas montrer la peur insidieuse qui l’étreignait chaque fois qu'elle croisait la sorcière. Rien ne vous donne le droit de me questionner. Je n'ai pour seule autorité que celle de mon père. Laissez-moi passer !
Imina recula, surprise par tant d'aplomb. L'enfant s'engouffra dans le château et disparût.
-Sale petite peste, siffla Imina. Tout le portrait de son père ! Mais elle ne perd rien pour attendre. Et si elle a quelque chose à voir dans tout ça, elle le paiera au centuple !
La sorcière leva le bras et l'instant d'après, elle voletait dans les airs sous les traits d'un corbeau noir de jais, rejoignant la Montagne des Soupirs en croassant de colère.
Lorsque Izia entra dans la salle du trône, elle vit tout de suite que quelque chose n'allait pas. Le front plissé de son père ne mentait pas. Il était soucieux, le visage fermé, le regard dans le vide.
-Où étais-tu ?
Izia tressaillit. Pas tellement à cause de la question. Mais le ton était inhabituel. Son père était toujours heureux lorsqu'elle venait le voir, quel que soit le moment de la journée, qu'il soit occupé ou pas. Elle ne le dérangeait jamais. Mais cette fois, le ton était sec, cassant et le roi posait sur sa fille un regard appuyé. Il attendait visiblement une réponse.
-Et bien... commença Izia, je suis allée au bord du lac. La journée est bien trop belle pour rester enfermée. Pourquoi cette question, père ? Vous semblez contrarié...
Le roi regarda attentivement sa fille mais ne répondit pas. Il scrutait son visage comme s'il essayait de lire ses pensées à l'intérieur.
-Et tu n'as croisé personne en chemin ? Ou une fois là-bas ?
-Non, bien-sûr que non, répondit Izia qui n'en menait pas large et qui faisait tout son possible pour ne pas le montrer. Vous me faites peur, père. Y a t-il quelque chose que je devrais savoir ?
Le roi Katoubon grommela deux trois mots dans sa barbe qu'Izia ne comprit pas. Elle n'était pas sûre qu'il y ait quelque chose à comprendre d'ailleurs.
-Je te demanderai de bien vouloir aller dans ta chambre et de ne pas en sortir de la journée. Il se peut qu'une menace pèse sur le royaume mais je n'ai pas encore suffisamment d'éléments. En attendant, tu ne dois pas quitter le château.
-Entendu, père, répondit Izia qui n'avait plus le moindre doute désormais. Il lui semblait évident que son père était au courant pour la petite terrienne. La téléportation avait donc bien fonctionné. Mais Izia savait aussi qu'elle ne devait pas se précipiter. Il lui faudrait bien évidemment retrouver cette Laurie mais pas pour le moment. Elle devait être patiente et espérer que les choses se tassent un peu avant de prendre la moindre décision. Mais elle comprenait aussi un peu mieux la présence d'Imina dans les parages, elle qui quittait assez rarement sa Montagne des Soupirs. Visiblement, il y avait de l'agitation dans l'air.
Izia salua son père et prit congé. Elle se réfugia dans sa chambre et décida d'attendre, histoire de voir un peu la tournure que prendraient les évènements. De toute façon, il serait trop dangereux de tenter quoi que ce soit pour l'instant. Et les comportements d'Imina et de son père ne l'incitaient pas davantage à risquer quoi que ce soit. Elle allait dorénavant devoir marcher sur des oeufs. Et Rella aussi.
Leur rendez-vous secret de la nuit prochaine semblait bien compromis. Izia se mit à trembler. Pourvu que tout se passe bien du côté de Rella !
A suivre...
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