
Il y a des livres qui vous marquent. Vous n'en attendiez pas forcément quelque chose et puis vous êtes embarqué. L'auteur vous prend dans son sillage et vous amène où il veut, avec une facilité parfois déconcertante. Son univers devient un peu le vôtre. Ses émotions vous sont familières. Et vous vous savez alors parti pour un beau voyage, quelles que soient les escales et la destination finale.
Il y a les livres qui vous marquent un peu moins, sans être désagréables. Sitôt lus, sitôt oubliés. Plutôt dispensables mais pas à jeter pour autant. Le genre roman de gare dans ce qu'il a d'un peu péjoratif. On s'ennuie un peu mais quand même, il ne reste pas tant de pages que ça, autant le terminer.
Il y a enfin les livres qui vous marquent. Mais pas dans le bon sens. Ils vous marquent parce que leur existence même vous échappe. Qu'un éditeur ait pu donner son aval à de telles publications est déjà un mystère en soi. Qu'un auteur ait écrit ça, l'ait probablement relu et ait été persuadé que cela pouvait intéresser d'autres personnes que sa propre famille en est un autre. Heureusement, ces ouvrages sont rares. Ils sont d'autant plus rares chez quelqu'un qui, comme moi, lit très peu (BD mises à part) et qui sélectionne donc ses lectures.
Pourtant, j'aurais aimé en dire du bien de Chauffeur livreur, le 1er roman d'Alain Doucet. Parce que le bonhomme est touchant. Parce que l'artiste a des qualités, un univers et une sensibilité, malheureusement engoncés dans une écriture hélas pauvre et brouillonne. Je ne parle pas de l'écrivain là, mais plutôt de l'humoriste. Car Alain Doucet, en plus d'être à peu près passé par tous les petits boulots, est également comédien. En alternance. Un art qui ne nourrit malheureusement pas son homme. Mais qui lui aura permis d'avoir un petit succès d'estime lors de multiples passages dans l'émission de Ruquier "On ne demande qu'à en rire", sorte d'ersatz (du moins dans le postulat de départ) du Théâtre de Bouvard. Dans cette émission dont j'avais déjà parlé ici, Alain Doucet a totalisé une douzaine de passages au travers de divers sketchs plus ou moins inspirés. Son côté décalé et absurde, sa bonhomie, mais aussi son accent belge avaient su toucher le public. Il n'était pas d'ailleurs sans rappeler, toutes proportions gardées quand même, un certain Raymond Devos, avec ce regard parfois attendri sur ce monde qui nous entoure et l'aspect visuel de ses sketchs.
Malheureusement, la qualité d'écriture ne suivait pas toujours. Et ce qui n'était pas rédhibitoire au départ finit par le devenir. Alain Doucet ne fit bientôt plus rire. Ni même sourire. Ou si peu. Éliminé de l'émission en solo, il revint alors avec un compère, Bernard Suin. Avec pas davantage de réussite. Il quitta définitivement l'émission il y a quelques semaines. Je fus alors partagé entre une certaine tristesse (souvenirs de ses premières interventions réussies, personnalité attachante, univers absurde) et un vrai soulagement car la pauvreté de ses interventions devenait pathétique, malgré toute la sympathie que j'avais pour le bonhomme.
Alors quand Alain Doucet sortit son premier livre il y a quelques semaines, je ne me suis pas fait prier pour l'acheter. Me voilà donc avec Chauffeur -livreur, un roman autobiographique (d'ailleurs Alain Doucet le revendique comme tel) qui retrace donc les années passées par Doucet à écumer la Belgique et le Luxembourg en long, en large et en travers au volant de son camion de livraison. Entre deux missions pour son patron, on retrouve Alain chez lui, avec femme et enfants ou en train de passer quelques castings pour tenter de faire décoller sa carrière d'acteur comédien humoriste.
Ce qui est gênant finalement, c'est qu'on ne peut même pas accuser Doucet de se foutre de nous puisque tout est dans le titre. Chauffeur-livreur. Explicite, quoi. Sauf qu'on s'en fout. C'est inintéressant au possible. On suit Doucet jour après jour en train de livrer ses frigos ou ses palettes de gâteaux ou je ne sais quoi d'autre. On le voit errer dans Bruxelles à la recherche de l'adresse de son client, pester contre son GPS, se demander comment déménager un frigo dans une pièce trop exiguë, craindre de se faire verbaliser parce qu'il est garé en double file pour effectuer son déchargement. Etc, etc.
Sauf qu'il ne se passe rien. Fini l'univers absurde, l'aspect décalé de l'artiste. L'écrivain Doucet ne cherche jamais à toucher les gens, à insuffler une quelconque dimension, une quelconque épaisseur à la vie qu'il nous décrit. On respecte son choix de nous offrir un roman autobiographique, mais la vérité, c'est que c'est mortel pour le lecteur. Le style est classique (comprenez que ça se lit bien mais sans envolées, sans âme), trop pour relever le niveau de l'ensemble. Et quand il se risque à quelques rares mots d'humour, on retrouve alors par fulgurances le Doucet artiste d'On ne demande qu'à en rire. Celui de ses pires prestations malheureusement. Celles où les vannes tombaient à plat.
Donc, sur 200 pages, on suit Doucet et son camion. On se balade dans Bruxelles mais on en fait vite le tour. Un peu comme Doucet lorsqu'il cherche sa route. Et on s'ennuie ferme. Ecrire une autobiographie, pourquoi pas, mais encore faut-il avoir quelque chose à raconter. Et savoir les raconter. Là, il n'y a ni l'un, ni l'autre. Mais plus que la déception du livre en soi, c'est surtout l'incompréhension qui domine. Comment Doucet a t-il pu se convaincre qu'il allait intéresser les gens avec ça ? Le thème n'était déjà pas palpitant en soi mais il aurait peut-être suffi d'y insuffler un peu de folie, un zeste d'absurde, un poil de second degré pour que la mayonnaise prenne. Là, elle tourne lamentablement.
Je n'aurais jamais penser dire du mal d'Alain Doucet. Au départ, ça a été un coup de coeur. Une vraie découverte sur la scène du Moulin Rouge dans cette nouvelle émission de Ruquier. Un type un peu maladroit, touchant, poète aussi. Un débit et une présence à la Devos. Un capital sympathie évident. Et puis l'inspiration s'est délitée, l'écriture aussi. Une chute inexorable de prestation en prestation. Un entêtement parfois pathétique à vouloir revenir semaine après semaine alors que la qualité des sketchs devenait désastreuse.
Et puis ce livre. Dont j'espérais qu'il allait me réconcilier avec Doucet l'artiste. Je n'en ai même pas douté à vrai dire. J'étais persuadé que je ne pourrais pas être déçu. Que l'auteur saurait pertinemment ne pas pouvoir captiver ses lecteurs avec la vie d'un chauffeur livreur mais qu'il y mettrait suffisamment d'audace, de fantaisie, de bons mots pour éviter la présentation terre à terre et monotone de ces années passées à livrer divers produits pour sa boite.
Du coup, que me reste t-il de Doucet ? Pas grand chose. Il a disparu de nos écrans, sa "carrière" en Belgique et ailleurs semble au point mort et je doute fort que ce livre reste dans les annales. J'ai un peu de la peine pour lui parce que paradoxalement, je crois que c'est quelqu'un qui ne ménage pas ses efforts. Et qui a du talent.
En attendant, je ne peux pas vous conseiller d'acquérir ce livre. Peut-être aurez-vous, du coup, envie de l'acheter, par curiosité, par esprit de contradiction, ou pour vous faire votre propre opinion. Personnellement, je ne l'ai même pas achevé, c'est dire ! Et encore, j'ai même sauté quelques pages, tellement je n'ai jamais réussi à me passionner.
Maintenant, vous faites ce que vous voulez !
3 commentaires:
Doucet, ce nom me disais quelquechose...Ben, je vais suivre ton avis je crois.Et puis, ce livre tu nous le préteras bien même si tu ne l'a pas en triple exemplaire ;-)
Ah, ces anonymes qui ne signent pas...
Isa peut-être (si je me réfère aux 3 min d'écart d'avec ton autre commentaire)
Je le prête sans souci... et pas question de m'en procurer 3 exemplaires, non ! :-)
Oups, oui c'est bien isa !!
Belle déduction !!
Isa.
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