
Nath s’approcha, l’air circonspect.
-Tu as encore dépensé bêtement tes sous, c’est bien ça ? Tu trouves qu’on en a pas déjà assez avec ta grosse peluche Garfield ? Et depuis quand tu focalises sur Winnie l’Ourson ? Goldorak, je ne serais pas étonnée… mais franchement… Winnie l’Ourson !
Nath leva les yeux au ciel puis tourna les talons, se dirigeant vers les escaliers.
-Et puis non. Je ne veux rien savoir. Ni où tu as trouvé cette peluche, ni combien elle t’a coûté… et encore moins pourquoi tu l’enlaçais bêtement avant que je n’arrive !
Je regardai Nath s’éclipser puis me penchai vers Winnie. Il était complètement inerte, les yeux ouverts, souriant. Une vraie peluche de magasin, quoi ! Je tournai la tête et tressaillit en voyant le pot de miel dégoulinant de Winnie. Il était là, sur le carrelage du salon, à la vue du premier venu et Nath avait complètement zappé. Je m’empressais de le ranger et de nettoyer le sol pégueux. Ouf ! Une explication de moins à donner. Je revins alors vers Winnie, toujours immobile.
-C’est bon, chuchotai-je, tu peux bouger mais parle tout bas. Winnie sembla s’animer et me lança un regard triste. Je me rappelai soudain que le pauvre ourson ne pouvait parler, comment avais-je pu oublier ?
-Ecoute, je dois réfléchir à tout ça… Tu dois essayer de me comprendre. Je ne vois pas tous les jours un ours en peluche sorti de mon enfance sonner à ma porte pour me demander de l’aide. En plus, je sais bien que je vais me réveiller. Alors tu vas passer la nuit ici, et on avisera demain, d’accord ?
Winnie acquiesça mais il était visiblement contrarié que je ne prenne pas la situation aussi au sérieux qu’il l’aurait voulu. Je l’emmenai vers la chambre d’amis et lui montrai son lit :
-Surtout, tu restes bien sage, tu ne bouges pas, Nath ne doit rien savoir, déjà qu’elle est de méchante humeur ! Allez, à demain !
Winnie me fit un signe de la main, une tristesse infinie dans le regard. J’avais beau rêver, c’était quand même drôlement émouvant tout ça ! Je refermai la porte et soupirai en regardant l’escalier qui menait à l’étage. A mon bureau. A la chambre. A Nath.
Elle était en train de lire l’excellent blog Entre les lignes lorsque j’entrai dans le bureau.
-Cette peluche ne m’appartient pas. Je dépanne un copain en la lui gardant quelque temps. Je viens de me voir passer sous le nez une figurine Fullmetal Alchemist, ce n’est pas pour collectionner les Winnie l’Ourson à la place. Alors, du nouveau ?
-Isa a raison, tu ne t’es pas foulé pour annoncer le printemps. Mais belle photo effectivement.
-Winnie va rester quelques jours, sagement posé sur le lit de la chambre d’amis. Et je te promets de ne plus jouer avec, c’est bon comme ça ?
Ce fut bon effectivement. Disons que Nath n’en parla plus. Le repas, sommairement composé de tranches de saucisson, pain, beurre et cornichons accompagnés d’une salade verte sauce au roquefort, se déroula dans un quasi silence. Nath était fatiguée mais pas agressive. Juste lasse. On se vautra ensuite sur le canapé, la zappette à portée de main. La soirée se déroula sans problème. Ni Bourriquet, ni le grand Schtroumpf ne vinrent frapper à notre porte.
C’est vers quatre heures du matin que les choses se gâtèrent lorsqu’un fracas de vaisselle cassée résonna dans toute la maisonnée. Encore dans les vaps, il me fallut quelques secondes pour reprendre mes esprits et comprendre ce qu’il se passait. En tout cas, j’étais réveillé. Mon rêve avait-il enfin pris fin ? Je compris malheureusement que non lorsque j’entendis Nath hurler dans le salon. Je descendis les escaliers quatre à quatre (ben oui ça marche dans les deux sens) et le spectacle qui s’offrit à moi dépassa toutes mes craintes.
Un des placards du living était ouvert, une pile d’assiettes avait glissée et s’était fracassée sur le carrelage, le pot de miel en terre s’était brisé en morceaux grossiers laissant échapper le nectar sucré qui se répandait tel une épaisse traînée sur le sol. Winnie était là, assis à côté, immobile, complètement inanimé, les yeux ouverts et souriant toujours.
Il y a quelqu’un dans la maison, hurla Nath qui semblait ne s’être même pas rendue compte de la présence de l’ourson, tellement l’idée même d’être confrontée à une peluche vivante ne pouvait raisonnablement pas lui venir à l’esprit.
-Non, non, calme toi, répondis-je. C’est juste une pile d’assiette qui a dégringolé et qui a ouvert la porte du placard. C’est de la casse, rien de plus, il n’y a personne dans la maison. Regarde, la porte est toujours fermée à clé et les volets sont fermés.
-Et ça, c’est quoi ? demanda t-elle d’une voix presque hystérique en voyant le pot de miel brisé sur le sol. Et… que diable fait cette peluche, ici ? Je croyais que tu devais la ranger dans la chambre !
Je me sentais soudain perdu, l’esprit embrumé. Je savais pourtant pouvoir calmer le jeu. Il suffirait de ramener la peluche Winnie sur le lit de la chambre d’amis, de balayer les bris de verre et de grès, de nettoyer le sol de sa flaque liquoreuse. Il suffirait juste de faire tout ça et tout rentrerait dans l’ordre. Par la force des choses, tout rentrerait dans l’ordre. Forcément.
Saut que je n’avais plus envie de raconter des bobards. Soit j’étais en train de rêver, soit j’étais devenu fou, soit je ne l’étais pas et c’était encore pire. Mais dans tous les cas de figure, je ne voulais plus mentir. Peut-être ne voulais-je plus, tout simplement, être le seul à me sentir dépassé par les évènements.
-C’est bon, Winnie ! Tu peux te relever, je crois que Nath doit être dans la confidence.
Nath me regarda d’un air presque terrorisé, comme si elle prenait subitement conscience qu’elle avait épousé huit ans plus tôt un vrai dingue. Elle ouvrit la bouche pour parler mais aucun son ne sortit. Et pour cause, elle l’avait refermée de ses deux mains, en voyant Winnie se redresser sur ses deux pattes avant, un peu pataud, le regard fuyant et le sourire maladroit.
-Non, non, non, murmura Nath dont les yeux semblaient pouvoir s’écarquiller sans fin.
Je la pris par la main et la fit asseoir sur le canapé. Elle ne pouvait détacher son regard de Winnie dont les pattes avant à nouveau engluées de miel pendaient lamentablement. L’ourson ne savait visiblement pas où se mettre. Moi non plus.
-Ecoute moi, ne me demande pas d’explication, je n’en ai pas. Je ne comprends pas moi-même ce qu’il se passe. Winnie a…euh…eh bien… sonné à notre porte ce soir. Alors comme je ne voulais pas être surpris en flagrant délit par le voisinage de discussion avec une peluche vivante plantée devant la porte, je l’ai fait entrer. Mais ne t’inquiète pas. Je suis bien persuadé que tout ceci n’est qu’un rêve et…
-Tu veux me faire croire, gronda Nath, que nous sommes devant une peluche VIVANTE ? Ce n’est pas possible, ça n’EXISTE PAS ! ! !
-Bon sang Nath ! Regarde toi même ! Tu la vois comme moi ! Elle bouge, sourit… et se nourrit de miel. Y compris la nuit, pas vrai Winnie ?
Winnie baissa le regard devant le ton volontairement réprobateur de ma dernière remarque. Son semblant de sourire disparut et j’eus soudain pitié de ce pauvre ourson qui avait baigné une partie de mon enfance et qui était probablement aussi désemparé que nous.
-Allez Winnie, je te ramène à la salle de bain, dis-je d’une voix qui se voulut rassurante. Winnie traversa le salon en me tenant la main de sa patte collante, sous le regard éberlué de Nath qui cherchait visiblement à reprendre ses esprits sans trop y parvenir.
Quelques minutes plus tard, nous étions tous les trois sur le canapé du salon. Nath ne croyait pas plus que moi à la réalité de la situation mais au moins elle s’était calmée.
-Donc, que je comprenne bien… Tu me dis que Winnie l’ourson, le Winnie l’ourson de quand nous étions petits, est venu te voir parce qu’il a perdu sa voix de dessin-animé, et que suite à ça, tu as décidé de l’aider à retrouver Roger Carel, son doubleur, c’est bien ça que tu es en train de me dire ? demanda Nath visiblement pas convaincue.
-Ecoute, si c’est un rêve, on va bien finir par se réveiller. Et si ce n’en est pas un, et il semble de plus en plus que ce ne soit pas le cas, on ne peut pas rester ad eternam avec une peluche muette vivante, aussi attachante soit-elle. Et puis, rencontrer Roger Carel est un vieux rêve, tu connais ma passion du doublage. Alors si je peux rendre la parole à Winnie tout en réalisant ce rêve, où est le mal ?
-Et tu comptes t’y prendre comment ? demanda Nath.
Je ne répondis pas. Car là était effectivement tout le problème. Je n’avais aucune idée de la manière dont j’allais m’y prendre.
Je n’avais qu’une certitude. Je trouverais.
A suivre…
6 commentaires:
J'adore…
Moi aussi !
:-)))
J'aime beaucoup le mélange imaginaire avec des personnages réels. Je vous imagine tous les deux dans votre salon ....avec Winnie.
Hi, hi, je m'y vois bien moi dans cette histoire malgré tout relativement réaliste ! Une seule chose qui est irrémédiablement impossible : que je descende avant toi voir d'où vient ce fracas à 4 heures du matin !! Dans le meilleur des cas, je te suis discrètement dans l'escalier ... courageuse oui, téméraire...
Nath
Génial!!Pour le coup, je m'imaginais bien Nath endormie sur le canapé et réveillée à 4 h du matin par Winnie!!Et Franck tout penaud cherchant une explication...Merci...
Isa.
ca en est presque a ce demande si ce n'est pas reel cette histoire...
en tout cas ca ferai un super compte de noel...
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