
Je devais trouver Roger Carel. Rien que ça ! Je n’avais pas la moindre piste, pas la moindre actualité le concernant comme une pièce de théâtre par exemple. Pourtant, j’en avais passé des heures à écumer Internet. A part quelques extraits de films, des bouts d’émission TV comme Récré A2 ou l’Académie des 9, ou encore un court documentaire sur ses différents personnages de doublage, je n’avais rien. Roger Carel devait se la couler douce au fin fond de la France et je ne le saurais jamais.
J’étais fatigué. La possibilité de pouvoir rencontrer ce très grand monsieur aurait dû me donner des ailes mais c’était plutôt l’inverse qui était en train de se produire. C’était une histoire de fou qui semblait ne jamais vouloir finir, avec un ourson en peluche sorti de nulle part mais bel et bien vivant et qui avait perdu sa voix. Rien que ça. Ben voyons !
Au moins, la situation ne pouvait pas être pire. Pour tout dire, il n’y avait franchement pas péril en la demeure. Mais j’étais tellement mal pour mon ami Winnie que je voulais vraiment qu’il retrouve sa belle voix si caractéristique. En plus, Roger Carel doublait aussi Porcinet et Coco Lapin, et je n’avais aucune envie de les voir rappliquer à leur tour.
Une journée s’était écoulée. Une dizaine d’heures de perdues. Winnie ne disait rien bien sûr, mais il arborait un visage d’une telle tristesse qu’il me mit un peu plus le moral dans les chaussettes. Le repas du soir se fit dans un silence pesant. Même Winnie regardait son pot de miel sans envie, mangeant peu et sans appétit. L’ourson devait sentir mon désarroi, mon impuissance. Il s’était quand même adressé à moi, pensai-je. Ce n’est pas un hasard. On est 6 milliards et ça tombe sur moi. Ce ne doit pas être complètement anodin. Je ne résistai pas à l’envie de lui poser la question :
-Dis-moi Winnie, pourquoi moi ? Pourquoi justement moi ?
L’ourson me fxa un moment et sembla réfléchir. Puis il griffonna quelques mots sur sa feuille de papier.
-Je ne sais pas, avait-il écrit.
Winnie eût l’air désolé mais visiblement il ne comptait pas m’en dire davantage. Mais je n’étais pas convaincu. Cette peluche avait quand même frappé à ma porte, bon sang ! C’était elle qui m’avait demandé de retrouver son compagnon de doublage ! Et même si je ne savais pas d’où Winnie venait quand il a débarqué chez moi, j’étais quand même persuadé qu’il n’était pas arrivé là par hasard et qu’il avait dû parcourir un bon bout de chemin. (Le simple fait d’imaginer la peluche Winnie l’Ourson déambulant sur les routes ou hélant un taxi me fit frissonner)
Soudain, j’entendis des cris au dehors. Nath et moi nous ruâmes vers la porte et sortîmes précipitamment. Dans le lotissement, tous les voisins hurlaient, pointant leurs doigts vers le ciel. J’eus juste le temps d’apercevoir l’immense engin qui nous tombait dessus.
-Bon sang ! Ce n’est pas poss…
La main de Nath me tirant le bras m’extirpa de ma torpeur et nous courûmes tous les deux vers l’extérieur du lotissement comme si notre vie en dépendait.
Sauf que c’était tout à fait ça. Notre vie en dépendait.
-Winnie ! Il est resté à l’intérieur ! Il faut…
Mais mes mots s’étranglèrent lorsque l’immense machine s’écroula sur ce qui était il y a encore quelques secondes, notre maison. Le fracas fut indescriptible. Toit et murs d’affaissèrent en quelques instants dans un vacarme tonitruant et dans un gigantesque nuage de poussière. Tout autour, les maisons voisines étaient au mieux fissurées, au pire partiellement détruites. Les vitres avaient dû exploser à des kilomètres à la ronde.
Bref, alors que je croyais avoir à peu près tout subi dans les dernières 24 heures, Goldorak venait de s’écraser au beau milieu de mon lotissement, pile poil sur ma maison. Goldorak, le héros de mon enfance, celui dont j’étais véritablement inconditionnel, avait anéanti ma vie en quelques instants. Je n’arrivais même plus à être surpris de le voir là. J’étais juste… dépassé, hébété. Et en colère !
Je n’arrivais pas à mettre mes idées en place et peut-être était-ce préférable. Le nuage de poussière commençait à s’estomper.
-Bon sang ! Winnie ! hurlai-je devant les voisins paniqués. Winnie ! ! !
Je voulus me faufiler entre les décombres mais il n’y avait aucune ouverture. Juste des gravats au dehors et une immense machine de guerre en plein milieu d’un immense cratère. Tout ce qui avait pu avoir un sens pour Nath et moi avait été broyé d’un simple claquement de doigts. Une vie foutue en l’air et juste nos yeux pour pleurer.
Je sentis la main de Nath sur mon épaule. Je l’entendis pleurer silencieusement mais je ne trouvais pas les mots pour la réconforter. Et encore moins la patience. J’étais au bord de la crise de nerfs, j’aurais presque souhaité exploser de rage devant tous ces gens. Goldorak, héros de mon enfance ! Tu parles ! Sale enfoiré !
Je n’y tins plus. Me détachant de l’emprise de Nath, je me ruai vers la machine. Elle avait creusé un cratère si profond lors de sa chute qu’elle était pratiquement à ma hauteur alors qu’elle devait bien faire une bonne dizaine de mètres initialement. J’escaladai la soucoupe porteuse de Goldorak, me hissant, sans manquer de glisser une demi-douzaine de fois, vers le cockpit. Puisque tout semblait fidèle au dessin-animé de mon enfance, j’étais persuadé qu’Actarus, le pilote de Goldorak, devait être aux commandes. Et effectivement, il était bien là, affaissé sur les commandes de pilotage du robot tandis que son casque avait partiellement éclaté sous la violence de l’atterrissage.
Fan ou pas fan, j’avais perdu toute notion de quoi que ce soit. Je ne voulais même plus essayer de comprendre les évènements qui s’étaient multipliés depuis la veille au soir. Je n’étais obsédé que par une chose : Nath et moi avions tout perdu dans cette histoire de dingue. Et j’en avais suffisamment soupé de toutes ces élucubrations.
Je saisis Actarus par son costume et approchai son visage du mien.
-Je crois qu’il faut qu’on cause ! Je commence !
J’armai mon poing. J’étais comme fou et j’avais cette sensation bizarre que plus rien n’existait tout autour de nous deux. Je n’entendais plus les voisins, ni Nath me suppliant de redescendre. J’avais l’impression que le temps s’était arrêté et que tous les sons environnants, les éclats de voix étaient si loin ! Quelque part ailleurs. Mais si loin.
Soudain, Actarus ouvrit les yeux. Il ne m’aperçut qu’une fraction de seconde mais cela lui suffit pour bloquer mon attaque. D’un double saut arrière, il retrouva la terre ferme… où tout au moins ce qu’il en restait. Pris par mon élan, je perdis pied et ce qui devait arriver arriva. Je me pris une gamelle pas piquée des hannetons et retrouvai moi aussi, et de façon tout aussi rapide qu’Actarus, le plancher des vaches.
Je voulus me relever mais je m’étais mal réceptionné et j’avais vraiment mal. Nath m’avait rejoint et me retint. Elle était terrorisée. Nous l’étions tous.
Actarus me fixait mais ne bougeait plus. Aucune agressivité apparente dans son attitude.
-Tu attends quoi ?, hurlai-je alors qu’il était à moins de trois mètres de moi. C’est quoi ton problème ? Est-ce que quelqu’un peut m’expliquer ce qu’il se passe depuis 24 HEURES ?
Je voudrais juste comprendre ! EST-CE TROP DEMANDER ?
Actarus ne me répondit pas. Mais lorsqu’il mima une personne en train d’écrire, je compris. Il n’avait pas davantage de voix que… que… Le simple fait de penser au pauvre Winnie me fit monter les larmes aux yeux et j’explosai de plus belle.
-Tu es fier de toi, hein ! Bousiller des vies, tuer des gens, tout détruire autour de toi, c’est le pied, c’est ça ? C’EST CA ?
Actarus ne répondit pas et j’étais bien convaincu qu’il ne dirait rien. Qu’il en était bien incapable. Tout comme Winnie la veille, il avait l’air désemparé, comme si la situation avait complètement échappé à son contrôle. Et tout comme pour Winnie, je ressentis pour la première fois ce soir vis à vis d’Actarus un sentiment étrange. J’avais tout perdu, Nath aussi, mais la haine, la colère froide qui m’avait envahie semblait s’atténuer progressivement. Je regardai autour de moi et je vis enfin l’immensité du désastre. Des ruines partout, des gens apeurés qui ne comprenaient rien et qui nous regardaient, moi et Actarus, comme deux bêtes immondes.
C’est à ce moment là qu’une voiture entra dans le lotissement et se gara à quelques mètres de Goldorak et du gigantesque cratère. J’étais blasé, blindé, prêt à voir débarquer les aliens ou autres Golgoths mais je ne pus en croire mes yeux lorsque je vis qui en descendit précipitamment.
Roger Carel, le Roger Carel, celui que j’aurais tant voulu rencontrer, ne serait-ce que pour rendre sa voix à ce pauvre Winnie, accourut vers moi et me secoua sans ménagement malgré ses 80 ans passés.
-Arrêtez ça ! Arrêtez ça tout de suite, siffla t-il. TOUT DE SUITE ! ! !
Je ne comprenais rien, j’étais bien incapable de comprendre quoi que ce soit d’ailleurs et Roger Carel sembla très vite en prendre conscience. Alors il me dit quelque chose qui ne m’éclaira guère davantage sur l'instant mais qui en revanche me fit frissonner de tout mon être.
-Tout ce qui arrive est de votre faute ! Winnie, Goldorak, tous ces drames qui sont en train de se jouer… c’est vous ! C’est à cause de vous ! ! !
A suivre…
2 commentaires:
Ah !!!
(Et avec ce foutu Actarus, on n'aura même pas eu l'occasion de voir ta maison… :( Zut alors !)
Viiiiiiite, la suite !
J'en tremble, par Toutatis !!
(euh, oui oui je murmure, là, parce qu'en plus si tu te payes les Gaulois...)
;-)
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