
On récapitule : en 24 heures, j’ai vu ma vie bouleversée par un Winnie l’ourson plus vrai que nature et bien vivant. Sauf qu’il ne pipait mot. Et pour cause, il avait perdu sa voix, celui de ce grand monsieur du doublage, j’ai nommé Roger Carel. Ensuite Nath, à qui j’avais évidemment caché la vérité (Mais qui m’aurait cru de toute façon ?) frôle le delirium tremens en apercevant la peluche Winnie tentant de chaparder du miel en pleine nuit dans le salon. Une fois qu’elle a repris ses esprits et que nous décidons de nous mettre à la recherche de Roger Carel pour rendre à notre ami Winnie sa jolie voix d’origine, notre maison et tout ce qu’elle contenait est écrabouillé par Goldorak, vous savez le robot cornu venu de la planète Euphor, qui ne trouve rien de mieux que de s’écraser au beau milieu de notre pavillon. Bilan : un lotissement sinistré, une victime innocente (le malheureux Winnie qui n’a pas s’extraire à temps avant la chute de Goldorak sur notre habitation), des voisins hystériques. Et au milieu de ce capharnaüm, moi et Actarus comme au centre d’un champ de bataille.
C’est précisément ce moment qu’a choisit Roger Carel pour faire son apparition. En d’autres circonstances, j’aurais été bien ravi de le rencontrer et réaliser un vieux rêve d’adulte adolescent enfant. Vingt-quatre heures plus tôt, lorsque Winnie recherchait désespérément sa voix, ça aurait été idéal. Mais là, ça ne tombait franchement pas très bien. Et en plus, si c’est pour me gueuler dessus alors là… rien ne va plus !
-Arrêtez ça ! Arrêtez ça tout de suite, me cria Roger Carel en sortant de sa voiture. Mettez fin à ce carnage !
Je ne comprenais rien, j’étais bien incapable de comprendre quoi que ce soit d’ailleurs et Roger Carel sembla très vite en prendre conscience. Alors il me dit quelque chose qui ne m’éclaira guère davantage mais qui en revanche me fit frissonner de tout mon être.
-Tout ce qui arrive est de votre faute ! Winnie, Goldorak, tous ces drames qui sont en train de se jouer… c’est vous ! C’est à cause de vous ! ! !
Rarement mon esprit m’avait semblé si embrumé. Je venais de vivre une putain de journée dans laquelle j’avais tout perdu et histoire d’en remettre une couche, c’est moi que l’on accusait de tous les maux. Ben voyons ! Pour bien faire, je devrais peut-être tendre l’autre joue en plus ?
-Ecoutez Monsieur Carel, j’ai pour vous une sacrée admiration et dans d’autres circonstances, j’aurais été ravi de papoter avec vous. Mais là, vraiment, ce n’est pas le moment. Je ne suis responsable de rien. Et je vous rappelle quand même que là, sous le Goldorak, il y avait MA MAISON ! ! !
-Vous ne comprenez pas, répondit Roger Carel, balayant le ciel d’un regard suspect comme s’il craignait d’autres catastrophes à venir. Je vous dis que vous êtes responsable de tout ceci, bien malgré vous, j’en suis convaincu. Mais il n’empêche que vous êtes le seul à pouvoir stopper tout ça.
Je le regardai fixement. Je le respectais, d’accord, mais bon, il allait quand même sur ses 82 ans… Peut-être que tout ne tournait plus forcément très rond.
Sauf que Roger Carel avait toute sa tête. Je le compris par la suite. Mais à cet instant, je le regardais comme une bête curieuse.
-Dites donc, ce n’est pas moi qui ai demandé à Winnie de venir sonner à ma porte et de faire des mimes ! Et je n’ai pas non plus demandé à ce que Goldorak manque de tous nous tuer en s’écrasant sur notre maison. Vous vous rendez compte de tout ce que ma femme et moi avons perdu aujourd’hui ? Et vous osez prétendre que JE SUIS RESPONSABLE ! ! !
-Oui, vous l’êtes Franck. Ces personnages, tant Winnie que Goldorak ou tout autre personnage fictif de votre enfance, sont apparus dans la réalité alors que cela n’aurait jamais dû pouvoir se produire. Car ils n’existent pas autre part que dans les livres ou les dessins animés. Aussi attachés à vous qu’ils puissent être, ils restent des personnages fictifs. C’est par la force de vos rêves qu’ils ont fini par apparaître « en vrai ».
Je commençais à comprendre où Roger Carel voulait en venir, ou en tout cas j’entendais ce qu’il disait. De là à le croire, il y avait un monde.
-Vous vous trompez, Monsieur Carel ! Je n’ai jamais particulièrement eu la nostalgie de ce pauvre Winnie.
-De Winnie, non. Je suis bien d’accord. Mais il vous est apparu comme une solution pour vous permettre de me rencontrer moi. Vous êtes passionné par le doublage, vous souhaitiez me rencontrer ainsi que certains de mes confrères. Ce fort désir, flatteur en d’autres circonstances, a créé un grave dysfonctionnement entre ce qui est de l’ordre du rêve et ce qui appartient au monde réel. Pourquoi croyez-vous que ni Winnie, ni Actarus ne puissent parler ? Parce que tout ce qui les concerne, dans leurs séries respectives, appartient au passé. Actarus a eu sa voix quand il en a eu besoin, c’est-à-dire pendant toute la période où ont été doublés les 74 épisodes de la série. Pourquoi voudriez-vous qu’il puisse s’exprimer aujourd’hui ? Dans ce monde qui n’est pas le sien ? Cela fait près de 30 ans qu’il n’a plus de voix, pour la bonne et simple raison que Goldorak appartient au passé. Et c’est pareil pour Winnie. J’ai fait sa voix pour les séries qui le mettaient en scène. Et c’est tout. C’est donc tout à fait naturel qu’il n’ait pas de voix dans votre réalité, dans une mise en scène qui est la vôtre. Car dans cette réalité, ces personnages n’existent qu’à travers vous. Mais eux n’ont rien de réel. Tout à l’heure, vous pleuriez un ourson en peluche… qui n’avait pas d’existence réelle si ce n’est à travers vous.
J’étais ébranlé. Et ça n’expliquait pas pourquoi Goldorak avait anéanti ma maison. Quel intérêt de souhaiter ce genre de chose ? Qu’un Winnie soit apparu pour me permettre de caresser mon rêve de rencontrer Roger Carel, je pouvais l’admettre. Difficilement certes mais pourquoi pas… Après ces dernières 24h, j’étais enclin à croire beaucoup de choses. Mais ce Goldorak tombant de nulle part, là non.
-Vous êtes sceptique, hein ? me dit Roger Carel, un léger sourire aux lèvres, tout en se dirigeant vers l’immense robot. Faites travailler vos souvenirs. N’avez-vous jamais vécu cette scéne, même imparfaitement. N’y aurait-il pas eu, à un moment ou un autre de votre vie, un élément déclencheur qui aurait pu expliquer ce qu’il s’est passé ce soir ?
Je n’eus pas à chercher bien longtemps mais, s’il ne m’avait pas mis sur la voie, ça ne m’aurait jamais sauté aux yeux.
-Oui, soupirai-je alors. Je me souviens mais… ça remonte à si loin maintenant. J’étais gamin, je devais avoir 7 ou 8 ans. Parfois, alors que j’étais dans la cour de l’école, je scrutais le ciel. Et il m’arrivait d’imaginer que Goldorak allait s’écraser au beau milieu de cette cour et que son pilote Actarus, mourrant, allait me demander de reprendre le flambeau et de vaincre les forces de Véga. Je me rappelle avoir pensé que ce serait quand même une sacrée galère si cela se produisait un jour parce que je n’étais pas du tout sûr de savoir piloter l’engin. Mais ayant beau savoir que Goldorak n’existait pas, une partie de cet enfant de 7 ou 8 ans ne pouvait s’empêcher de se dire : Bah, sait-on jamais !
-Ah, vous voyez, me répondit Roger Carel qui semblait presque tout guilleret à présent, vous voyez que chaque action trouve toujours son explication, aussi lointaine soit-elle ! Puis, reprenant un ton plus sérieux :
-Maintenant, il va falloir remettre de l’ordre dans tout ça. La fiction dans le monde des rêves, et la dure réalité pour nous. L’avantage, c’est que vous pourrez ainsi retrouver votre belle maison, comme avant. Les rêves, aussi réelle soit leur apparence, n’infligent guère de dégâts. Winnie va retrouver son monde, celui décrit dans les dessins-animés. Un monde que nous pouvons voir parfois mais dans lequel il est déconseillé de trop vouloir entrer. Goldorak va retrouver sa planète bleue. Il va reprendre sa place dans la série de votre enfance. Il n’a rien à faire ici. Les choses doivent retrouver leur cours normal, ce n’est pas très compliqué, encore faut-il que ça coule de source. Il ne faut jamais perdre de vue que, quelque soit l’univers qui nous ait bercé étant petit, nous n’en faisons pas partie. Et réciproquement. Sinon, eh bien, on a eu un aperçu ce soir de ce que cela pouvait donner.
Je regardai Roger Carel. J’avais bu chacune de ses paroles. Non sans appréhension.
-Pourtant, je ne souhaitais que vous rencontrer, dis-je.
C’est vrai, sourit Roger Carel. Mais ce faisant, vous avez fait remonter trop de choses à la surface. Des choses que vous avez vécu trop intensément et qui ont pu être perçues, de l’autre côté, comme une intrusion. Un trop plein d’émotions en quelque sorte. Un dysfonctionnement est si vite arrivé. Et pourtant, rêves ou réalité, images de notre enfance ou chimères, la frontière est si mince. D’ailleurs, bien que vous ne l’ayez pas consciemment souhaité, ne vous étiez vous pas attaché à votre copain Winnie, aussi inexistant fut-il ? Et si Goldorak n’avait pas chuté sur votre maison, n’auriez vous pas ressenti comme une excitation à la vue de ce personnage de l’enfance qui prenait vie devant vos yeux ? L’important, c’est que chaque chose soit à sa place. Il ne s’agit pas de ne plus rêver mais plutôt de laisser les rêves où ils sont. Dans un coin de votre tête et nulle part ailleurs.
J’ouvris la bouche pour répondre mais je m’aperçus que Roger Carel ne me regardait plus. Il regardait par dessus mon épaule et esquissait un sourire. Je me tournai alors à mon tour.
Il n’y avait plus aucune trace de quoi que ce soit. Le lotissement, paisible, était seulement baigné de la lumière des réverbères. Ma maison était comme neuve. Les voisins semblaient n’être jamais sortis de chez eux. Goldorak avait disparu. Winnie aussi probablement.
Je me retournai alors vers l’endroit où se tenait Roger Carel quelques secondes plus tôt.
Il avait également disparu.
J’étais seul sous la lumière des réverbères. Et les choses avaient repris leur place.
EPILOGUE
Deux ans plus tard, au hasard d’un salon, je rencontrai enfin Monsieur Roger Carel. Sans l’avoir cherché. Par le plus grand des hasards. C’est avec une infinie gentillesse qu’il me consacra une bonne partie de son temps, me narrant des anecdotes sur sa vie, son métier de doubleur ou d’acteur, me racontant tout cela avec les voix qui avaient fait sa notoriété : Winnie l’ourson bien sûr, mais aussi Alf, Porcinet, Kermit la grenouille et tant d’autres. Et puis, au bout de ce moment délicieux avec ce grand monsieur, alors que je m’apprêtais à prendre congé, il me tendit une grosse peluche de Winnie l’ourson en guise de cadeau.
De sa main, il l’épousseta et me dit d’un air plein de malice tout en prenant la voix de l’ourson :
-Ce pauvre Winnie, on dirait vraiment qu’il a pris la poussière. Je me demande où il a bien pu traîner !
4 commentaires:
On s'en doutait un peu (te connaissant), mais c'est quand même une bien belle histoire, bien écrite, enlevée, amusante… et avec une fin ! Fais-nous-en encore beaucoup comme ça !
(J'aime bien "sous la lumière des réverbères".)
Ah, une histoire qui a une fin ! et un sens ! :-)
Quel heureux dénouement ! et je pèse mes mots : heureuse que cette histoire ait une fin, qu'elle nous ait emmené si loin, car on y a cru, c'était si vivant, un plaisir à suivre ! Et puis c'est un vrai conte : un conte à grandir...
Bravo... et bis ! (et même plus !)
Belle histoire qui nous concerne tous, non?Un peu de l'enfant en chacun de nous en tout cas...
Un petit moment de rêve dans ce monde de brute.Un peu comme le petit chocolat du soir devant la télé!!Encore!!
Isa.
viens de lire les 2 derniers a la suite, et je ne m'attendais pas a l'arrivee de Goldorak (c'est vrai qu'il est mechant parfois...!! j'en ai deja subi sa colere...)
en tout cas, c'est vraiment une tres belle histoire.
vivement la prochaine...
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