
Sarah était finalement remontée dans sa chambre alors que la petite aiguille de l’horloge du salon était sur deux et la grande sur six. Elle était épuisée et sûrement se serait-elle écroulée si elle n’avait pas eu à ce point peur des cauchemars. Elle avait frénétiquement feuilleté les pages de son livre des rêves jusqu’à arriver à la page du jour. Elle était si lasse qu’elle ne s’émerveilla même pas devant l’image qu’elle avait devant elle, un paysage de montagne enneigé où des enfants joyeux jouaient à se jeter des boules de neige. Elle sombra instantanément.
Le lendemain, dans le car qui la menait à l’école, Sarah était silencieuse et avait le masque des mauvais jours. Certes, la nuit au pays des rêves s’était bien déroulée avec son lot de rires et de souvenirs inoubliables mais au matin Sarah avait de nouveau trouvé son père sur le canapé, toujours les yeux grands ouverts et elle n’était pas tranquille.
-Au moins, tant qu’il est là-bas, il ne te crie pas dessus, murmura une voix dans sa tête
Sarah fit un geste d’agacement de la main, comme pour la chasser, mais en vain :
-Finis les cris, les coups, les marches de l’escalier qui grincent, continua la voix
-Mais laisse-moi tranquille, cria soudain Sarah sous les regards médusés de ses copines.
Le reste du trajet se passa dans le silence. Pour la première fois depuis deux ans, elle n’avait pas ri avec ses amies en leur racontant ses rêves. Elle avait l’impression que quelque chose n’allait pas. Pourquoi son père n’était-il pas encore réveillé ?
Ce n’est qu’au bout de trois jours lorsque Sarah osa enfin faire part de ses inquiétudes à sa maîtresse « parce que papa ne s’est pas réveillé depuis lundi soir » qu’une assistante sociale l’accompagna chez elle et constata le décès.
La fillette n’avait pas de famille. On expliqua à Sarah qu’on allait devoir lui trouver de nouveaux parents et qu’elle ne pourrait sans doute pas rester ici. Elle devrait probablement changer d’école aussi. Sarah écoutait mais peinait à se concentrer. La maison ne lui manquerait pas, non. Elle était si sombre et les marches si grinçantes. Mais quitter sa chambre l’effrayait un peu. Est-ce que son amie la luciole la suivrait dans sa nouvelle maison ? Le livre des rêves pouvait-il marcher ailleurs qu’ici ?
Sarah allait être confiée à une famille d’accueil en attendant d’être adoptée. L’assistante sociale la ramena chez elle, histoire de prendre quelques affaires en attendant mieux. La fillette avait entendu au détour d’une conversation entre grandes personnes que la maison allait être mise en vente mais que cela suffirait sans doute à peine à combler les dettes contractées par son père. Elle ne comprenait pas trop ce que cela signifiait mais elle avait retenu une chose : la maison allait être vendue et elle ne pourrait plus y retourner. Ce n’était pas une mauvaise chose en soi, pour sûr, mais Sarah voulait être sûre de ne rien oublier avant de partir.
A peine l’assistante sociale eut-elle ouvert la porte que Sarah se rua dans les escaliers, jetant juste au passage un très bref regard vers le salon et le canapé (Sarah, SARAH !). Elle s’engouffra dans la chambre et referma la porte derrière elle. Elle prit une poche et y jeta pêle-mêle les trop rares poupées qu’elle possédait, du temps où sa mère était encore vivante et dont elle n’avait presque aucun souvenir. Elle ne voulait surtout pas partir sans son livre des rêves. Elle ouvrit la fenêtre sur l’obscurité naissante, espérant que son amie la luciole viendrait peut-être la voir un peu plus tôt mais en vain. Très vite, elle ne pensa plus à la luciole d’ailleurs. Car elle ne parvenait pas à mettre la main sur le précieux livre et commençait à sentir une sorte de panique l’envahir.
-Zut ! Où l’ai-je mis ? Où EST-IL ?
Sarah fouilla la chambre de fond en comble, ce qui n’était pas très difficile vu le peu d’objet qu’elle possédait et l’étroitesse de la pièce. Mais rien n’y fit. Pas trace du livre des rêves. Ni sous le lit où elle le planquait d’habitude, ni sur son bureau. Ni où que ce soit.
La fillette sentit les larmes lui monter aux yeux alors que l’assistante sociale entrait dans la chambre a son tour.
-Que se passe t-il Sarah ?
-Je ne trouve plus mon livre des rêves, sanglota l’enfant, je l’avais pourtant rangé sous le lit comme tous les soirs mais il a disparu.
-Allons ma puce, ne te mets pas dans des états pareils pour un livre. Je comprends que tu y sois attachée mais ce n’est pas bien grave. Il y a aussi de beaux livres là où je t’emmène.
Non, tu ne comprends rien, pensa Sarah dont le regard virait au noir. Comment aurait-elle pu comprendre ? Comment pouvait-elle savoir que ce livre était magique et la faisait rêver ?
Sarah reprit sa fouille méthodique sous le regard médusé de la jeune femme. En vain. Et les larmes n’y changèrent rien, il fallut bien, au bout d’un moment, se résoudre à partir. Une fois dehors, les yeux embués, Sarah se retourna et scruta une dernière fois la maison sombre. Celle avec les cris, les coups, les marches qui grincent. Celle avec le livre des rêves. Celle avec son amie la luciole. Avec son père sur le canapé. Dormant les yeux ouverts.
L’enfant frissonna puis s’engouffra dans la voiture. Elle était triste. Elle ne comprenait pas ce qui avait pu se passer. Peut-être que son amie avait repris le livre… Mais pourquoi ?
Ils étaient tous bien gentils avec elle. Et Isa, la maîtresse de maison, était bonne cuisinière. Elle reprit donc du cake aux légumes et mangea avec appétit. Son mari était bien gentil aussi. Il souriait tout le tout et ça lui faisait du bien à Sarah, de voir les gens lui sourire.
Le couple avait deux enfants avec lesquels elle joua après avoir dîné. Mais même s’ils étaient adorables avec elle, Sarah n’y était pas vraiment. Elle pensait à son livre, de plus en plus d’ailleurs au fur et à mesure que l’heure du coucher approchait. Sans son livre, elle ne pourrait pas empêcher les cauchemars de l’engloutir. Elle devrait, encore et encore, lutter pour ne pas fermer les yeux. Pour repousser les ténèbres. Pour empêcher son père de revenir. Sarah ! SARAH !
Elle était tellement jolie la chambre qu’on lui avait réservée. C’était celle d’Enéa, la petite fille d’Isa et de Laurent et elle était belle comme tout. Il y avait une étagère avec plein de poupées et de douces peluches sur le lit. Tout le monde vint l’embrasser une fois qu’elle se fût allongée dans le lit. On lui laissa même la lumière pour qu’elle puisse dormir plus facilement mais Sarah savait bien que cela ne suffirait pas à repousser les ombres.
Dès qu’elle fût seule, Sarah fondit en larmes, sanglotant aussi silencieusement qu’elle le pouvait. Elle avait été si bien accueillie, ils s’étaient montrés si gentils tous. Tout aurait été si parfait si elle n’avait pas égaré son cher livre des rêves. Pourquoi de si beaux instants de bonheur devaient-ils se terminer comme ça ? Par des nuits de ténèbres et de cauchemars.
Sarah lutta longtemps, scrutant le ciel étoilé à travers la fenêtre ouverte. La nuit était fraîche pourtant, mais la fillette ne voulait pas risquer de rater son amie la luciole. Mais elle ne vint pas, d’ailleurs comment aurait-elle su où la trouver, pensa Sarah. Epuisée, elle finit néanmoins par sombrer dans un profond sommeil vers deux heures du matin.
Elle fut réveillée vers onze heures le lendemain matin par les deux enfants, Enéa et Léon, qui firent irruption dans la chambre, accompagnés d’Isa.
-Bonjour Sarah ! Tu dormais si bien que je n’ai pas eu à cœur de te réveiller plus tôt ! Et tu as eu de la chance, j’ai réfréné les ardeurs de ces deux petits monstres qui t’auraient fait lever bien plus tôt si je les avais écoutés. Léon voulait à tout prix te montrer ce qu’il savait faire avec la paire de cymbales qu’il a eue pour son anniversaire. Crois-moi, tu as raté quelque chose !
Sarah sourit. Elle se sentait extraordinairement bien. La fenêtre, toujours ouverte, laissait entrer une chaude lumière qui baignait la pièce. Elle s’étira paresseusement, souriant toujours. Elle regarda Léon qui était tout sourire aussi puis Enéa qui faisait la moue (C’est vrai quoi, je ne suis pas un monstre, pensait-elle) et elle éclata de rire.
-Prends le temps de te réveiller, je t’ai préparé de quoi tenir jusqu’au repas de midi. Allez, les enfants, on laisse notre amie émerger.
Isa sortit et les enfants lui emboîtèrent le pas, Enéa boudant toujours en refermant la porte.
Sarah était heureuse. Mais pas seulement à cause de ses nouveaux amis, ni du soleil qui réchauffait la chambre. Elle était heureuse car elle n’avait pas fait de cauchemars. Mieux, elle avait rêvé. D’une foule de choses. Si elle avait su, elle n’aurait jamais tant lutté pour éviter de s’endormir. Quelle belle nuit finalement !
Sarah se leva, enfila sa robe de chambre et se dirigea vers la fenêtre. L’air était quand même frais malgré le soleil déjà haut dans le ciel et elle frissonna. Elle s’apprêta à la refermer lorsqu’elle entendit soudain une voix familière :
-Bonjour jolie Sarah ! Tu me laisses entrer, tu veux bien ? C’est qu’il fait un peu frisquet dehors !
Sarah faillit crier puis mit ses deux mains à sa bouche, les yeux écarquillés. Elle fronça les sourcils et aperçut enfin au bout d’interminables secondes son amie la luciole. Il faut dire qu’en plein jour elle avait du mal à distinguer sa lumière verte. La fillette la prit dans le creux de sa main et ferma la fenêtre de l’autre, laissant juste passer un filet de lumière entre les battants. Dans la pénombre, le halo vert entourant son amie était redevenu bien vif et lumineux.
-Merci ma chérie ! Il fait quand même un peu meilleur ici, murmura l’insecte. Je voulais passer te voir plus tôt mais j’ai eu un peu de mal à te trouver. Et puis la nuit, les embouteillages entre lucioles, c’est terrible !
-Le livre des rêves a disparu, coupa Sarah dont la mine s’était assombrie.
-Oui, je sais Sarah, et c’est tout à fait normal.
L’enfant regarda son amie comme une bête curieuse (En même temps, c’était un peu ce qu’elle était, non ?). La luciole ne semblait pas du tout surprise d’apprendre que l’ouvrage s’était volatilisé.
-Dis-moi Sarah, à quoi devait te servir ce livre ?
La fillette hésita un instant, tant la réponse lui semblait évidente.
-Eh bien… A rêver. A empêcher les cauchemars de me faire du mal
-Mais cette nuit, tu as bien rêvé toute seule, non ? dit la luciole de sa voix douce
-Oui mais…
Sarah s’interrompit un instant comme si elle comprenait enfin l’évidence.
-Tu n’as plus besoin du livre des rêves Sarah ! Parce que tu sais rêver toute seule ! Parce qu’il te suffira de vivre de belles choses pour que les rêves viennent. Tu n’as plus à avoir peur des cauchemars, tu n’as plus à lutter contre le sommeil lorsque la nuit tombe. Et tu n’as plus besoin de moi non plus ma grande !
La dernière phrase attrista Sarah qui comprit alors plus ou moins consciemment qu’elle ne reverrait plus son amie la luciole.
-Le livre des rêves a disparu à partir du moment où il a estimé que tu pouvais rêver par toi-même ! C’est donc une très bonne chose qu’il ne soit plus là ! Maintenant c’est une nouvelle vie qui s’ouvre à toi. Je ne te dis pas pour autant que tout sera parfait, que tout sera toujours rose. Tu comprends ça ?
-Je crois, oui, chuchota Sarah, fixant la luciole toujours tapie dans le creux de sa main. Plein de sentiments contraires s’entrechoquaient dans sa tête. Heureuse de ne plus avoir besoin d’un livre pour s’endormir ou pour avoir de belles images dans la tête. Heureuse de connaître Isa et sa petite famille, même si elle savait que ça ne durerait qu’un temps. Mais triste à l’idée de ne plus voir son amie qui avait été là pour elle tant de fois depuis deux ans. Elle allait lui manquer. Oh que oui !
-Toi aussi tu vas me manquer, murmura la luciole comme si elle avait lu dans son esprit. Mais si tu n’as plus besoin de moi, d’autres ont des problèmes que je dois résoudre. D’autres doivent apprendre à vivre et à rêver. Mais je ne t’oublierai jamais, ma petite Sarah, sois en bien sûre surtout !
Les larmes montèrent aux yeux de Sarah. La luciole quitta alors la paume de la main de la fillette et voleta jusqu’au rebord de la fenêtre.
-Prends soin de toi et profite bien surtout !
Sarah fit un signe de la main et son « toi aussi » s’étrangla entre deux sanglots. Puis la lumière verte de la luciole s’intensifia un bref instant, irradiant la pièce, avant que l’insecte ne s’envole par le fin trait de lumière entre les volets et ne disparaisse définitivement.
Sarah se retrouva seule. Elle rouvrit les volets et la chaleur du soleil réchauffa instantanément son visage, séchant ses larmes. Alors elle sourit, enfin heureuse, puis quitta la chambre en riant, courant pour retrouver au plus vite ses tout nouveaux amis.
3 commentaires:
Et le meilleur dans cette histoire, c'est qu'elle nous fait rêver… !
Merci !
" Toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé est le fruit d'une pure coïncidence ! "
Merci pour la suite et fin de l'histoire. Atmosphère feutrée et pleine d'émotions. Bon vent à Sarah.
Belle histoire de renaissance-résilience...
Un pur hasard évidemment, les derniers personnages !!!
Oui on rêve avec Sarah, on y croit... Alors, belle vie à toutes les petites Sarah (car il y en a).
Et merci pour cette belle histoire, Franck.
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