mercredi 5 janvier 2011

En trompe l'oeil (13)


Au départ, lui et sa femme n'avaient pas pensé à mal. Ils étaient entrés tout simplement dans la petite boutique désireux de s'acheter deux masques en vue du Carnaval de Venise. C'est une fois à l'intérieur qu'ils sentirent que quelque chose n'allait pas. Une impression.

Déjà la jeune femme qui les accueillit avait quelque chose de... hum, comment dire... Disons qu'elle était un peu... dénudée, quoi ! Bustier et porte-jarretelles simplement recouverts d'une nuisette satinée transparente. Elle était ravissante, soit dit en passant, mais quand même. Avait-on idée d'accueillir des touristes en pareille tenue ? L'homme était gêné et arborait un sourire nigaud. Sa femme était peut-être aussi gênée que lui mais en revanche elle ne souriait pas. Elle regardait son mari niaiseux.

-Alors mes chéris, qu'est-ce qui vous ferait plaisir ? Un joli petit couple comme vous, mmh ? susurra t-elle d'une voix aussi excitante que tout le reste.

-Eh bien, commença l'homme dont le visage s'était considérablement empourpré, nous aimerions voir de plus près les masques que vous avez dans le fond de la boutique ainsi qu'en vitrine. Ce faisant, il pointa du doigt les étalages sur lesquels étaient disposés plusieurs dizaines de modèles différents.

La jolie vendeuse prit un délicieux air pincé. L'homme était de plus en plus émoustillé et sa femme de moins en moins.
-Oooh ! Mais ce ne sont pas des masques, voyons, mon petit bichon ! C'est pourtant clair, non ? Ce sont des cache-sexe, cache-boules et cache-foufounes, voyons !

Le couple tressaillit et se regarda interloqué.
-Eh bien, ne soyez pas gênés, voyons ! On jurerait que vous n'en avez jamais vu auparavant. Alors qu'il n'y a que ça à Venise ! La ville de l'amour, vous vous rappelez ? continua la jolie jeune femme d'un air mutin.

Elle prit un des "masques" tout en haut de l'étagère et fixa l'homme.
-Vous voyez, là, vous mettez votre... et là, vos... et l'ensemble épouse parfaitement vos formes. Bien évidemment, nous avons plusieurs modèles, la plupart étant extensibles évidemment. Car vous savez ce qu'on dit, là où il y a de la gêne, il n'y a pas de plaisir, gloussa la charmante enfant.

-Prenez le temps pour faire votre choix. Pour tâter la matière, l'élasticité, la qualité du produit et sa finition. Bien sûr, pour des raisons d'hygiène, nous ne pouvons pas vous faire essayer nos différents modèles et ils ne sont ni repris, ni échangés. Et pour madame, les deux étagères du bas avec des cache-foufounes du plus bel effet ! Avec ça, vous ferez fureur dans les soirées branchées de Venise. Et puis, vous pimenterez votre couple. C'est important aussi de s'autoriser des petits plaisirs pour faire un joli pied de nez à la routine, au train-train quotidien !

L'homme et la femme se regardèrent. Ils étaient tombés sur une dingue. Une dingue délicieuse, belle comme un coeur, à faire tourner la tête du plus blasé. Mais dingue.
-Ecoutez, vous êtes bien aimable et visiblement, euh... vous connaissez bien votre produit, mais nous, ce que nous recherchons, ce sont des masques pour le carnaval, vous comprenez ? Bref, la même chose, mais pour mettre sur la tête, pas sur le... hum... enfin, vous voyez. Un cache tête, quoi, pas un cache sexe, ni boules, ni foufoune comme vous dites.

Rhôôô ! s'écria la jeune vendeuse. Mais vous n'y pensez pas, voyons ! Je ne peux pas vous vendre ces produits si vous cherchez simplement à vous dissimuler le visage. Ce n'est pas fait pour cela, enfin ! Imaginez que vous vous baladiez avec un slip sur la tête, vous auriez l'air de quoi ? Allons !

Elle était visiblement dépitée, presque agacée, voire un peu en colère. Elle les regardait désormais comme deux bêtes curieuses. Le couple ne savait plus où se mettre et n'arrêtait pas de s'échanger des regards dubitatifs. Ils firent quelques pas en arrière et tournèrent le dos à la vendeuse.
-Bon, on fait quoi, là ? chuchota l'homme à sa femme. Il nous les faut, ces masques de toute façon. Qu'est ce que ça peut lui faire de savoir ce que l'on va en faire ? On prend nos deux masques, on paie, et zou, on continue notre découverte de la ville.
-Eh bien, mon chéri, j'avoue que j'ai un peu de mal avec ces masques maintenant... Je les vois un peu... différemment et franchement, ça ne donne pas envie de les porter, que ce soit sur la tête ou ailleurs. Je pencherais plutôt pour un maquillage finalement, à la place d'un masque.
-Il y a plus simple : partons du principe que nous soyons tombés sur une charmante idiote. Ce ne sont pas les boutiques qui manquent. Allons faire nos emplettes ailleurs.

Ce qu'ils firent après avoir pris poliment congé de la vendeuse et de ses affriolants dessous. Et là, ils n'en revinrent pas. Ils firent tous les magasins de la ville, des plus grands aux plus anonymes. Chaque fois, ils furent accueillis par une vendeuse ravissante (quand elles n'étaient pas deux !) qui leur tint le même discours. Achetez mes cache-sexe, c'est tendance ! Les masques ? Mais c'est que ça ne se fait plus, mes chéris, vous sortez d'où enfin ? Venise est la ville de l'amour, mes bichons. On s'en fiche dorénavant de savoir quelle tête vous avez, le mystère est ailleurs. Et elles gloussaient invariablement en sortant leurs bêtises. Sauf que cela ne semblait être des bêtises que pour nos deux touristes.

Le couple était las. Il sortit de la dernière boutique. Ils n'avaient rien acheté. Ils étaient de surcroît passés pour des ringards auprès de toutes les vendeuses vénitiennes. Ils avaient surtout l'impression d'être dans une sorte de quatrième dimension, un univers parallèle complètement perturbé. Où les gens trouvaient tout à fait normal de mettre leur quatre pièces cuisine dans un masque de Carnaval. Le nouvel accessoire à la mode. Rien que ça...

Finalement, ils n'avaient donc rien dépensé. Et bien, croyez le si vous le voulez, ils avaient quand même le masque. Tous les deux. Celui des mauvais jours. Et ils le gardèrent tout au long du séjour.


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