jeudi 18 février 2010

Madame Rustan et Christian



La première fois que je l'ai vue, je devais avoir 4 ou 5 ans. Plus trop sûr de l'âge. Je grimpais l'escalier qui menait à notre nouvel appartement à Rodez et je l'ai aperçue derrière sa fenêtre, emmitouflée d'un châle, son visage dissimulé par des lunettes et par un foulard dissimulant ses cheveux. Je me demandais bien qui était cette femme curieuse qui pouvait nous observer ainsi et je me souviens ne pas avoir apprécié être dévisagé comme ça. Pour une fois que nous allions avoir un appartement pour nous trois, avec maman et grand-père, il ne faudrait pas qu'elle nous surveille trop celle-là.


Celle-là, c'était Madame Rustan qui devait avoir dans la cinquantaine mais qui ressemblait, avec mes yeux d'enfant, déjà à une dame d'un certain âge. C'est du moins l'impression que l'enfant que j'étais en avait. En plus d'être notre voisine directe, c'était aussi notre propriétaire. En fait, elle s'appelait Paulette mais je l'ai toujours appelée Madame Rustan. Elle vivait seule avec son fils Christian. Il devait avoir autour de 30 ans, un peu moins je pense, lorsque nous avons emménagé. Il était instituteur dans une école primaire de campagne et revenait les mercredis et les we.


Madame Rustan a un peu été la grand-mère que je n'ai jamais eue. Tous les soirs, après l'école, je faisais mes devoirs et dévorais mon goûter et mon verre d'orangeade. Et puis je regardais la télé, tantôt chez elle, tantôt chez moi si maman était rentrée. Goldorak. Goldorak. Goldorak.

J'aimais beaucoup Christian, peut-être parce que j'aimais aussi beaucoup l'école et que j'étais impressionné par la quantité de bouquins qu'il avait. J'ai toujours dit que j'avais appris à lire avec le Club des Cinq mais je ne compte plus le nombre de livres de poche de science fiction que je lui ai emprunté au fil des années. D'ailleurs, à l'adolescence et même à l'âge adulte, que ce soit pour Noël ou mon anniversaire, j'avais immanquablement un nouveau Stephen King à me mettre sous la dent. Il me semble me rappeler qu'une fois que j'ai eu un peu d'argent, j'ai dû lui en offrir aussi. Plus très sûr de ça non plus. Mais ce qui est certain, c'est que j'en ai lu des Stephen King.


Bref, j'ai toujours admiré Christian pour son rapport aux livres, sa gentillesse envers moi. Je me rappelle aussi qu'il m'avait emmené une fois, je devais avoir une dizaine d'années voire un peu plus, visiter son école au Pas, un endroit rural en Aveyron (d'ailleurs, l'école fermera vite ses portes). J'étais fier de voir où il travaillait, de voir les classes, la partie où il vivait. Avec ce superbe canapé en cuir qui m'avait marqué tant je le trouvais beau, tout en sirotant un de mes tous premiers Canada Dry.


Madame Rustan, disais-je, a probablement été une grand-mère de substitution. N'ayant pas connu ma grand-mère maternelle et juste entrevu une grand-mère paternelle écoeurante de bourgeoisie toute parisienne, j'ai dû faire un transfert évident. D'autant que je n'ai pas connu mon grand-père paternel et que mon grand-père maternel, qui avait donc emmenagé avec nous, est décédé peu de temps après, alors que j'avais 7 ans. J'avais un vide que j'étais bien heureux de combler en grande partie. D'ailleurs, Madame Rustan a été la première à m'offrir un ourson en peluche. Je crois que je l'avais encore quand j'ai connu Nath, même s'il était fatigué. Elle et Christian m'ont d'ailleurs offert une autre peluche mais bien plus tard (je me demande même si je n'étais pas adulte ou pas loin) car je leur avais raconté que j'en avais marre de toujours avoir de l'argent à Noël, du fait que je grandissais, et que je n'avais donc plus ce plaisir de déballer des cadeaux, de déchirer l'emballage avec la curiosité de l'enfant qui se demande bien ce qu'il va avoir.


Par contre, bien qu'enfant de parents divorcés (je n'ai pas revu mon père depuis 30 ans mais ce n'est plus un secret), je n'ai jamais vu Christian comme un "père". C'était plus un copain ou un grand frère mais que je respectais énormément et qui partageait le goût des livres avec moi. Je l'admirais. Un modèle finalement. Quelqu'un que je n'aurais pas aimé décevoir.


J'ai donc grandi avec ma mère, Madame Rustan et Christian. Madame Rustan sortait peu alors je pris l'habitude en grandissant un peu d'aller lui chercher le poulet au marché tous les samedis matins. Et tous les samedis midis, elle venait toquer, depuis la terrasse derrière sa maison, à la fenêtre de notre salon pour nous donner des farçous que nous mangions froids avec de la mayonnaise. Ah ! Cette terrasse ! Très vite, je pris l'habitude d'enjamber la fenêtre et je toquais à mon tour à la vitre de la porte arrière lorsque je voulais voir Madame Rustan ou Christian. C'était plus simple que de passer par devant où je devais sonner et attendre que Christian vienne m'ouvrir après avoir descendu un étage. En passant par la fenêtre du salon, j'arrivais directement chez eux en quelque sorte.


Et puis, j'en ai passé de bons moments sur cette terrasse. C'est là que Madame Rustan faisait ses va-et-vient (la terrasse ne devait pas dépasser, de mémoire, les 10 m de long et les 3 de large) lorsqu'elle voulait faire un peu d'exercice tout en restant à la maison. Et puis, sur cette terrasse, venait parfois le chat de la voisine de Madame Rustan, une bique acariâtre, qui appelait les flics pour un oui, pour un non, et qui gardait jalousement tous les emplacements pour véhicules devant sa maison alors qu'elle avait son propre garage dans lequel, bien évidemment, elle ne mettait jamais sa voiture, des fois que ça permettrait à quelqu'un de se garer devant sa maison...

La terrasse, c'était surtout l'endroit qui donnait sur le jardin que Christian adorait cultiver. Moi, sitôt rentré le soir, j'enjambais la fenêtre du salon et venait le voir dès qu'il était dehors. On prenait mutuellement de nos nouvelles. Parfois Madame Rustan ouvrait sa porte arrière et me tendait un verre de menthe pour Christian dont elle disait toujours "qu'il travaillait trop". Je m'empressais alors de le lui apporter.


Et au fond du jardin, il y avait une remise. Une année, Christian et moi (Je devais avoir 12-13 ans je dirais... mais là-aussi la mémoire flanche) avons changé la toiture à deux. J'étais fier ! Nous avons enlevé toutes les vieilles tuiles que nous cassions, avant de les mettre dans des sacs que nous nous faisions passer dans l'escalier intérieur de leur maison (celui que Christian doit descendre si je vais les voir en sonnant par la porte de devant, enfin quoi, suivez un peu !) grâce à une petite fenêtre au pied du mur de la terrasse. Ensuite, nous allions charger les sacs dans la voiture au garage et nous allions à la déchetterie. Ca nous aura presque pris toutes nos vacances d'été, encore que je n'aie pas pu aider à refaire la toiture avec des tuiles neuves. ca me donnait aussi l'occasion de passer tous mes goûters avec eux avec des gâteaux et du Canada Dry. Je me souviens que le dernier jour des "travaux", Madame Rustan et Christian m'ont offert un couteau de Laguiole avec un manche en ivoire blanc.


C'étaient les plus belles années. Et puis le temps est passé et les choses se sont un peu assombries. Déjà, je les voyais moins puisque je suis devenu étudiant à Limoges avant de plus ou moins voler de mes propres ailes (Encore aujourd'hui, je me sens plus albatros dans Bernard et Bianca qu'aigle fier mais enfin...). Et puis Madame Rustan est devenue une personne qui ne voulait plus sortir et qui est progressivement devenue malade. Elle s'est peu à peu renfermée dans cette maison. Plus de va-et-vient sur la terrasse. Toujours enfoncée dans son fauteuil du salon, tricotant ou regardant la TV, rideaux des fenêtres toujours poussés. Bien sûr, elle appréciait toujours mes visites et s'offusquait même parfois lorsque je ne venais pas assez régulièrement mais je me sentais moins bien dans cette maison sombre. Peut-être parce que je sentais qu'elle déclinait peu à peu. Et que je ne pouvais pas faire de miracles.

Quand je me suis installé chez Nath, il y a 12 ans, ma mère est partie peu de temps après s'installer ailleurs dans Rodez, plus près du centre-ville. Ils n'ont jamais reloué l'appartement, Madame Rustan ne supportant plus le moindre bruit du fait de sa maladie. Au fil des années, malgré la peine que j'avais, à la fois pour Christian mais aussi pour Madame Rustan et de ce qu'elle devenait bien malgré elle, j'ai fini par moins y retourner. La vie qui passe, l'éloignement géographique...

Et puis Madame Rustan est partie, à un âge bien avancé. Je n'ai pas pu aller aux obséques puisque ma mère, respectant à la lettre ma volonté de rupture, s'est bien gardée de m'en aviser. Je ne l'ai appris que depuis une semaine mais je ne sais pas à quand ça remonte, peut-être au début de l'année. Je ne suis pas triste outre mesure car elle était vraiment à un âge où je pense qu'elle avait hâte de s'en aller mais j'aurais aimé revoir Christian. L'enterrement aurait pu être une occasion. Je pense lui écrire. J'espère surtout qu'il va se sortir de là, même si finalement, il n'a guère connu autre chose que l'enfermement forcé, de par la maladie de sa mère, depuis de nombreuses années. Il se murmure que depuis, il a cherché à reprendre contact avec de la famille du côté de son père. J'espère qu'il retrouvera une seconde jeunesse. Une seconde vie. Et que je saurai en faire un peu partie. Mais là, c'est à moi de bien m'y prendre.


J'avais envie de tout raconter. Je ne pouvais pas occulter les dernières années car elles font partie d'un tout. Mais je garderai l'image de la Madame Rustan grand-mère, celle à l'orangeade et aux farçous. Celle qui m'envoyait lui chercher le poulet au marché. Celle aux va-et-vient sur la terrasse. Celle qui disait affectueusement de moi que j'étais malin parce que j'arrivais toujours à mes fins.


Celle qui, invariablement, lorsque je lui demandais comment elle allait, me répondait : "Tout doux".


Celle que j'ai tant aimée, tout simplement.

6 commentaires:

Réverbères a dit…

Les huit derniers mots sont les plus importants…

Cath a dit…

C'est une belle histoire, une belle tranche de ta vie. Je suis toujours étonnée comme le hasard, le fait d'être voisins, peut créer des liens qui deviennent de coeur, presque de famille.
"La vie est faite de rencontres, et de séparations", dit Jacques Salomé. Les deux nous font grandir...
Merci de ce beau partage.

bri27383 a dit…

Beau témoignage, plein d'émotion. Une tranche de vie qui a marqué ton parcours. Peut-être des retrouvailles avec Christian ? C'est ce que je te souhaite.

Anonyme a dit…

En lisant le début, je me suis demandée "tiens pourquoi commence t'il à écrire une autre nouvelle avant de finir Sarah ? "
Ton texte est trés émouvant et montre bien que parfois les personnes qui sont de notre famille n'ont pas forcement à voir avec les liens du sang.
Merci.

Isa.

Anonyme a dit…

Toujours un beau coup de plume
très émouvant
Je suis content que cela aille mieux pour toi.
bises à vous 2
françois

Anonyme a dit…

Ben dis-donc, je n'ai pas pu m'empêcher de verser ma petite larme... Moi aussi je la considérais comme ta grand-mère de coeur, celle qui me disait "Mignonne" avec un petit sourire à chaque fois que je lui faisais la bise. Celle aussi qui veillait à ce que je ne te fasse pas de misère et la première personne de ton entourage à qui tu ais parlé de moi si je ne m'abuse...Qu'elle repose en paix et que Christian s'ouvre de nouveaux horizon. Merci pour ce bel hommage plein de tendresse.
Nath