
Sarah avait rencontré son amie près de deux ans plus tôt. Elle s’en rappelait comme si c’était hier et pas simplement parce que son père l’avait ignorée ce soir là.
Elle était dans sa chambre depuis une paire d’heures, allongée sur son lit, les yeux rivés au plafond. Seule la lumière de la lune baignait la pièce depuis la fenêtre ouverte. Il faut dire qu’il faisait étonnamment très chaud en ce mois de mai.
Sarah essayait de ne pas s’endormir. Chaque nuit, elle priait pour ne pas s’endormir. Rester éveillée coûte que coûte. Sinon, ce serait encore les cauchemars. Ceux qui lui donnent l’impression d’être éveillée. Ceux qui font que les nuits ressemblent aux jours. Car rares étaient les nuits où son père ne la hantait pas. Les autres enfants rêvaient. Mais pas Sarah. Elle ne savait pas. Les rêves, ce n’était pas pour elle. Elle n’en faisait jamais. Les cauchemars prenaient trop de place.
Sarah était donc là, allongée, luttant pour garder les yeux ouverts. Ne tenant plus, elle se leva et se mit à la fenêtre. Une brise légère caressa son visage fatigué. Mais même debout, même avec la meilleure volonté du monde, Sarah sût qu’elle ne résisterait plus longtemps, tant elle tombait de fatigue.
Du coup, lorsqu’une lumière verte passa devant ses yeux, elle n’y prêta pas attention. Elle avait la vue tellement embrumée de toute façon. Alors une lumière de plus ou de moins, qu’elle soit verte ou d’une autre couleur…
Mais lorsque la lumière se mit à parler, Sarah retrouva toute son attention. Une voix de femme ou d’enfant, elle ne savait pas trop. Mais une voix enjouée et douce.
-Alors ma jolie Sarah, tu ne dors toujours pas ?
La fillette écarquilla les yeux et vit la luciole à quelques centimètres de son visage. Elle tendit instinctivement son bras et l’insecte luisant se posa au creux de la paume de sa main.
-Merci ma chérie, c’est vrai que j’ai un peu de mal à voler à une telle altitude. Je me suis dit que tu avais besoin d’un peu de compagnie, n’ai-je pas raison ?
Sarah sourit mais d’un sourire timide. Elle aurait dû être surprise qu’une luciole puisse parler mais elle pensait surtout à son père qui dormait au rez-de-chaussée. Elle savait ce qui se passerait si elle le réveillait. S’il l’entendait parler toute seule dans sa chambre. Comme une folle.
Mais parce que personne ne lui rendait jamais visite, et encore moins la nuit lorsque les ténèbres enveloppent la maison, elle fit tout de même entrer la luciole qu’elle posa sur le drap de son lit (Il y avait bien longtemps qu’elle en avait ôté l’édredon bleu tant il faisait chaud ce soir).
-Tu peux rester ici cette nuit si tu veux, murmura Sarah, mais il te faudra parler doucement car mon papa est en bas. Et il ne sera pas content si nous le réveillons. Pas content du tout.
-Ne t’inquiète pas ma puce, je parlerai tout bas. Dis moi plutôt ce qu’une petite fille de ton âge fait encore debout à cette heure.
Le visage de Sarah s’assombrit légèrement et la luciole sembla le percevoir immédiatement.
-Je… je ne veux pas m’endormir. Je pense trop à de vilaines choses quand je dors. Parfois, c’est pire que d’être réveillée.
Sarah s’allongea sur le ventre, son visage entre ses mains, à quelques centimètres seulement du ver luisant. Son visage était triste mais la curiosité prenait enfin le dessus. On ne rencontre tout de même pas une luciole tous les jours. Surtout une qui parle.
-Mais tu ne fais jamais de jolis rêves, avec de belles histoires ? demanda l’insecte dans un murmure, d’une voix de plus en plus douce.
-Non, répondit Sarah. Je sais que mes copines en font. Parfois, elles se les racontent à l’école. Mais moi, ça ne m’arrive jamais. Dès que je ferme les yeux, tout devient noir. Alors je garde les yeux ouverts. Mais la maîtresse n’aime pas trop me voir dormir en classe, ajouta la fillette dans un sanglot à peine étouffé.
-Dis-moi ma puce… Ce serait tout de même plus agréable si tu pouvais passer de belles nuits, non ? Plutôt que de rester éveillée la nuit et de dormir le jour à l’école.
Sarah rougit et acquiesça bien évidemment. Elle ne se rappelait plus de la dernière nuit « normale » qu’elle ait passé, ni même si cela lui était déjà arrivé. Mais elle serait tellement contente de pouvoir rêver comme les autres enfants de son âge, c’est sûr ! De pouvoir dormir sans crainte. Sans peur du noir. Ou des marches qui grincent.
Il se passa alors une chose étrange. La lumière verte qui enveloppait la luciole sembla grossir, jusqu’à progressivement s’étendre dans toute la pièce. Sarah ne distingua bientôt plus rien d’autre dans la chambre que cette lumière aveuglante. Elle se protégea les yeux en levant son bras gauche tout en essayant de les garder ouverts pour tenter de distinguer quelque chose. La lumière verte semblait l’envelopper, l’engloutir même. Puis il y eut un bruit, un peu comme une décharge électrique et tout redevint normal.
Sarah plissa les yeux. La chambre avait retrouvé son aspect habituel, seulement baignée par la lumière de la nuit et des étoiles. Sa nouvelle amie la luciole était toujours sur le drap mais elle ne brillait plus. Elle était surtout devenue silencieuse, ce qui inquiéta Sarah.
-Ca va, véruisant ? demanda la fillette qui ne savait pas trop comment se comporter, tant elle trouvait déjà surréaliste de s’adresser ainsi à un insecte.
Pas un insecte, murmura une voix dans sa tête. Ton amie. Ta nouvelle amie. Celle qui veut faire de tes nuits des nuits douces.
-Oui, ça va ma puce, je te remercie, répondit la luciole au bout d’un long moment. C’est juste que je suis épuisée mais ma lumière devrait vite revenir. C’est que… ça fait bien longtemps que je n’avais plus fait quelque chose d’aussi fatiguant. Ca n’a l’air de rien comme ça mais ça décharge mes batteries en un rien de temps. Mais enfin, nous y sommes et c’est le principal ma petite Sarah !
L’enfant ne comprit pas de suite mais lorsque l’insecte tourna la tête de trois-quarts et que Sarah suivit son regard, elle vit ce qui avait échappé à son attention. Sur le petit bureau où étaient entreposés ses cahiers et autres affaires de classe, il y avait à présent, bien au centre, un épais livre rehaussé d’une reliure dorée du plus bel effet.
-Pfou ! Je n’en pondrais pas un comme ça tous les jours, soupira la luciole qui semblait déjà retrouver un peu de sa lumière verte. Vas-y, c’est pour toi ma puce.
Sarah se leva tout doucement et le ver luisant ne put s’empêcher de penser que décidément la pauvre petite était terrorisée par son père. Elle ne voulait surtout pas risquer de faire grincer le plancher. Parce que sinon ce seraient alors peut-être les marches de l’escalier qui grinceraient à leur tour.
Elle se tenait à présent devant son bureau et regardait l’ouvrage avec émerveillement, éblouie par l’aspect doré de la reliure. Elle ne se rappelait pas avoir déjà vu quelque chose d’aussi beau. Du coup, elle n’osait même pas le toucher. Et puis, c’était un cadeau de son amie la luciole. Une amie et un cadeau pour elle toute seule dans la même nuit. L’un était aussi rare que l’autre dans la vie de la petite Sarah.
-Vas-y, prends-le, insista la luciole de sa voix douce. Amène-le ici, je dois te dire deux ou trois choses sur ce livre.
Sarah souleva enfin l’épais volume et le serra dans ses bras comme un précieux trésor dont elle ne voudrait pas être dessaisie. Elle revint vers le lit, tout aussi précautionneusement qu’à l’aller, et s’allongea près de son amie qui avait retrouvé toute la chaleur de sa lumière verte.
-Tu as entre tes mains ce que l’on appelle le livre des rêves. Le soir, lorsque tu auras peur de t’endormir, peur des ténèbres et des cauchemars, il te suffira de l’ouvrir. Une page chaque soir avant de t’endormir. Pas davantage. Et je te promets qu’après ça, tu dormiras comme un bébé et que tu seras en pleine forme pour aller à l’école. Bien entendu, c’est notre petit secret à toutes les deux, personne d’autre ne doit savoir, et surtout pas tes petits camarades de classe, c’est d’accord ma puce ?
Sarah regardait le livre avec gourmandise et un beau sourire illumina son visage. Elle n’était pas sûre de tout comprendre, d’ailleurs elle était trop petite pour ça, mais elle avait retenu une chose, une chose essentielle : elle dormirait enfin et ne ferait plus de cauchemars. C’était ce que son amie lui avait dit. C’était donc vrai, elle en était persuadée. Une amie ne dirait pas de mensonges.
-Bien évidemment, continua la luciole, tu peux tout à fait parler à tes copines des rêves que tu auras faits dans la nuit. Mais pas un mot sur le livre des rêves surtout. Personne ne doit en entendre parler et personne d’autre que toi ne doit le voir. Sinon il disparaîtra et je ne pourrai pas empêcher les cauchemars de revenir.
Sarah avait resserré son étreinte sur le précieux livre mais ne quittait plus la luciole des yeux, tant elle était contente. Elle ne savait pas trop comment ça allait se passer, les rêves, tout ça, mais elle était heureuse. Quelle belle nuit !
-Bon, il est tard ma chérie, soupira son amie. Je repasserai te voir demain et tu me raconteras comment se sera passée ta nuit, d’accord ? Mais là, je dois y aller, il est déjà bien tard. Et rappelle-toi bien : une seule page par nuit, c’est bien suffisant pour avoir son lot de rêves !
Allez, au lit à présent !
La luciole voleta jusqu’au rebord de la fenêtre ouverte et Sarah s’allongea dans son lit et remonta le drap. Puis elle reprit le livre des rêves entre ses mains et offrit un sourire franc et lumineux à sa nouvelle amie.
-Merci véruisant ! Merci pour tout ! Fais bien attention à toi en rentrant surtout !
-Ne t’inquiète pas, ma chérie ! Et puis la nuit, c’est là que tout commence pour moi qui dors le jour, alors j’ai l’habitude ! Allez, j’y vais ! Je te fais de gros bisous. Dors bien !
Sarah lui répondit par un smack sonore tellement bruyant qu’elle ne put s’empêcher craintivement de dresser l’oreille mais la maison était décidément bien silencieuse. La luciole s’envola et sa lumière verte sembla prendre l’aspect d’une traînée de poudre dans le sillage de l’insecte.
L’enfant était bien réveillée à présent. Elle se sentait excitée mais n’osait pas ouvrir le livre qu’elle regardait comme une bête curieuse. Est-ce que tous ses problèmes pouvaient se régler si simplement ? Juste en ouvrant un livre ?
Au bout de quelques minutes, elle le fit enfin. Avec une infinie précaution, un peu comme si le livre des rêves pouvait tomber en poussière, elle l’entrouvrit à la première page. Il y avait une illustration qui prenait toute la place. On y voyait une mer orangée baignée par la soleil.
Sarah sourit d’émerveillement et sombra instantanément dans un profond sommeil.
Lorsqu’elle se réveilla le lendemain matin, elle s’étira paresseusement. Mais elle se sentait bien. Tellement bien. Pas comme tous ces matins où elle n’arrivait pas à émerger. Elle sourit lorsqu’elle vit le précieux livre posé sur la table de chevet, près de la lampe. Elle sourit encore plus en pensant au car de l’école qui viendrait bientôt klaxonner devant chez elle. Elle retrouverait alors ses copines et elle pourrait à son tour leur raconter ses rêves. Car pour la première fois, d’aussi loin qu’elle pouvait remonter le temps de ses souvenirs, la nuit ne l’avait pas enveloppée de ses cauchemars. Elle s’était vue nager avec des dauphins alors qu’elle n’aurait même jamais su comment faire « dans la vraie vie », courir sur une plage de sable fin, se jeter tête la première dans les vagues en riant aux éclats. Elle se souvenait même avoir parlé avec une sirène qui était très belle et qui, comme son amie la luciole, avait une voix toute douce. Elle s’était aussi vue s’allongeant dans le sable et regarder les étoiles par une nuit sans lune, le clapotis des vagues lui chatouillant ses pieds nus. Sarah avait l’impression d’avoir fait d’autres rêves mais qui lui semblaient plus lointains, comme la sensation d’avoir mangé une crêpe gorgée de chantilly à la terrasse de l’un de ces nombreux cafés en bord de mer. Ou d’avoir chevauché un poisson. C’est ce qui est bien avec les rêves, pensa Sarah tout sourire, c’est qu’on n’est pas dans la vraie vie alors on peut y voir des choses qui n’existent pas.
Et c’est ainsi que, grâce à une luciole sortie d’on ne sait où, par une chaude nuit de mai, Sarah apprit à rêver. Et avec les rêves vinrent les rires, les sourires. La joie de vivre malgré tout. Malgré la douloureuse réalité. Les coups. Les cris. Les marches qui grincent.
Mais Sarah finissait toujours par remonter dans sa chambre. Elle avait hâte. Il y avait deux moments qu’elle aimait plus que tout : la nuit pour les rêves, et le début de matinée, sur le chemin de l’école, pour les partager. Chaque soir, les gestes étaient les mêmes. Elle ouvrait son livre, prenait la page suivante, s’émerveillait devant la beauté de ce qu’elle découvrait et s’endormait aussitôt sans pouvoir lutter. Le sommeil l’enveloppait et l’emmenait au pays des rêves. Et elle en fit des rêves, la jolie Sarah, tout au long de ces nuits. Elle en parcourut des images, des mondes, elle en vécut de belles histoires. Une nuit, elle était princesse, et le lendemain, elle se retrouvait maîtresse d’école. Parfois elle parlait aux animaux, d’autres fois, elle volait au milieu des oies sauvages. Tantôt elle riait aux éclats avec les nombreux amis qui parsemaient ses aventures, tantôt elle observait seule et silencieuse les nuages qui formaient des êtres fantastiques dans le ciel.
Bref, depuis deux ans, Sarah rêvait. Rarement le jour où une réalité noire et sournoise reprenait ses droits. Un peu le matin quand les commentaires de ses camarades de classe lui donnaient un peu l’impression de prolonger le voyage. Mais toujours la nuit. Elle était d’autant plus impatiente que son amie la luciole lui rendait très souvent visite. Sa meilleure amie. Celle avec la voix si douce. Et la lumière si verte.
Sarah était pressée d’aller se coucher. Son père, affalé sur le canapé, ne bougeait toujours pas. Elle hésitait. Elle voyait bien qu’elle ne lui servait plus à rien maintenant qu’il dormait, toujours avec ses yeux étrangement ouverts. Mais quand même. Et s’il venait à se réveiller. S’il venait encore, comme un leitmotiv entêtant, à crier son nom. Sarah, Sarah, SARAH !
Alors elle resta prostrée au pied du canapé. Attendant sans savoir trop quoi ni surtout combien de temps. Et redoutant, comme tant de fois auparavant, de s’endormir et de laisser les ténèbres l’engloutir. Car sans le livre des rêves, sans son amie la luciole, elle se savait à leur merci.
A suivre…
3 commentaires:
Fort belle histoire. Tendresse, émotion, espoir.. Ambiance à la fois pesante et légère. J'admire toujours ton style et ta "production". Merci et...à très bientôt pour la suite.
Et bien quelle histoire, tout en tendresse... ça nous emporte !
Bravo et... vivement la suite ! :)
Merci !!
Isa.
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