
Sarah monta l’escalier en serrant un peu plus son ourson en peluche contre elle. L’escalier lui avait toujours fait peur, surtout depuis que l’ampoule avait grillé et qu’il était dans le noir. Mais tout en haut, il y avait sa chambre, le seul endroit où elle se sente à peu près en sécurité dans la maison.
L’escalier lui faisait surtout peur lorsqu’il grinçait sous le poids de son père, les soirs où celui-ci montait les marches pour lui mettre une raclée. Ils n’étaient pas nombreux les soirs où les marches ne grinçaient pas.
Sarah arriva en haut de l’escalier et relâcha, un peu, son étreinte sur la peluche. Elle pénétra dans sa chambre et donna un tour de clé comme elle en avait pris l’habitude. Bien sûr, cela ne la protégeait en rien des foudres de son père mais elle avait ainsi l’impression de se couper un peu du reste de la maison. De se couper de tout ce qui lui faisait peur.
Sarah s’allongea sur son lit et porta l’ourson contre sa joue. Elle tremblait. Comme tous les soirs à la même heure, quand elle se demandait si elle avait bien tout fait correctement. Son père allait bientôt rentrer et tout devait être parfait. Peut-être alors se contenterait d’il de manger et de s’endormir sur le canapé, cuvant le vin de la journée. Peut-être ne penserait-il même pas à elle. Cela s’était déjà produit. Mais si peu souvent. Si rarement.
Sarah n’aimait pas le silence. Elle n’aimait pas cette maison qui lui faisait peur. Elle n’aimait pas la pénombre. Ni la nuit. Surtout, elle n’aimait pas les bruits de pas dans l’escalier. Elle avait l’impression de les entendre même quand la maison était vide.
Sarah repensa à tout ce qu’elle avait fait depuis qu’elle était rentrée de l’école. Elle avait tout nettoyé dans le salon et la cuisine, avait mis la table, préparé le repas, fait ses devoirs. Elle avait a priori pensé à tout. Mais parfois penser à tout ne suffisait pas.
La fillette sursauta soudain. Elle connaissait ce bruit par cœur. Les crissements de pneus sur les gravillons de la cour. Le moteur que l’on coupe. La portière que l’on claque. Ce n’était jamais très bon signe la portière que l’on claque. Puis le bruit de la clé dans la serrure. Le silence de la porte qui ne s’ouvre pas. Les hurlements de son père pestant sur cette serrure récalcitrante. A nouveau, les bruits de clés dans cette foutue serrure. Plus insistants. Le grincement de la porte d’entrée qui s’ouvre sous le poids d’un homme qui tient à peine debout. Le vacarme de la porte qui se referme violemment. L’homme qui hurle un prénom. Sarah. SARAH.
L’enfant tressaillit, comprenant ce que cela signifiait. Il ne s’était même pas rendu dans le salon, encore moins dans la cuisine. Il était sur le seuil et, déjà, il hurlait son nom. Et visiblement, il n’était pas disposé à attendre.
Sarah détestait la nuit et ses ténèbres mais en ce moment précis elle aurait souhaité qu’elles l’enveloppent toute entière comme une cape d’invisibilité. Mais mes souhaits ne sont pas faits pour être entendus, pensa t-elle alors qu’elle sentait les larmes lui monter aux yeux. Elle déverrouilla la porte et sortit de la chambre. Son père hurlait toujours son nom. Du haut de l’escalier, elle le vit, malgré la pénombre et cette fois, les larmes coulèrent. Elle avait vu juste, du haut de ses 7 ans et demi. Son père s’était battu et son visage était en sang. Il était affalé sur le sol, criant son nom sans relâche. SARAH, SARAH.
Jamais l’escalier n’avait semblé si abrupt à Sarah. Elle en avait d’autant plus peur que c’était tout ce qui la séparait encore de son père. De son poing. De ses cris. De ses coups. Elle descendit lentement, marche après marche, tandis que l’homme la regarda enfin. Un regard mauvais empli de haine. De violence qui ne demandait qu’à exploser.
Sarah était arrivée en bas des escaliers et elle s’avança vers lui. Le visage de la fillette avait perdu toute expressivité. Même les larmes semblaient avoir séché sur ses joues. Elle regardait, mais sans vraiment le voir, le monstre qui lui faisait face. Elle savait ce qui allait se passer. Elle allait le laisser faire. Elle finirait bien par remonter dans sa chambre. C’était ça le plus important. Retrouver sa chambre. Son ourson. Son livre des rêves. Et son amie qui ne tarderait plus.
L’homme lui saisit le poignet. Sarah sentit une forte pression mais ne broncha pas.
-Tu en as mis du temps ! Tu n’entends pas quand on t’appelle ? Hurla t-il. Tu vois dans quel état je suis ? Bouge toi bordel ! Aide moi à me lever jusqu’au canapé !
Sarah eût du mal à se maintenir debout lorsque le poids de son père sembla s’affaisser sur elle. Elle mit son bras autour de son épaule et le traîna tant bien que mal vers le salon. Au moins était-il encore conscient cette fois-ci, ce n’était pas toujours le cas. Elle serra les dents, tentant de résister au dégoût provoqué par le souffle alcoolisé de son père et par la puanteur de sa sueur. Sans oublier le sang qui suintait sur ses vêtements.
Au bout de quelques minutes qui lui parurent des heures, elle parvint enfin à allonger tant bien que mal l’homme sur le canapé. Elle jeta un regard en arrière et vit la traînée de sang que son père avait laissé dans son sillage. Elle détourna son regard et observa l’homme qui la fixait, respirant de plus en plus fort et de façon très saccadée. Il était visiblement à bout de souffle.
-Tu aimerais bien que je crève, hein ? Ce serait le pied pour toi ! Grimaça t-il. Tu n’es bonne qu’à te plaindre. Comme si la vie m’avait gâtée, moi ! Avec une pleurnicheuse accrochée à mes basques… Mais je vais m’accrocher moi aussi, va ! On n’en a pas encore fini tous les deux !
Sarah fixait son père. Cela faisait bien longtemps qu’elle ne détournait plus son regard quand il lui criait dessus. Elle savait qu’elle allait y passer de toute façon. Ce n’était qu’une question de temps avant qu’il ne reprenne des forces. Et là, il s’acharnerait sur elle. Forcément. Il venait de se prendre une raclée. Il fallait bien qu’il se défoule à son tour. C’était si facile. Tellement commode. Mais la fillette ne pensait qu’à une chose : le moment où elle retrouverait enfin sa chambre. Il n’y avait que ça qui comptait. Retrouver sa chambre. Tant pis pour le reste. Tant pis pour les coups.
L’homme avait de plus en plus de mal à respirer. Pour la première fois, Sarah eut l’impression qu’il paniquait. Il avait le regard affolé de ceux qui ne maîtrisent plus rien. Bordel, pensa t-il, je n’ai pris que quelques coups. Pourquoi est-ce si difficile alors ?
-Va me chercher de l’eau et des compresses dans la boite à pharmacie, grouille-toi ! Murmura t-il à Sarah.
La fillette l’observa. C’était la première fois qu’elle l’entendait murmurer. Bien sûr, elle ne se faisait aucune illusion. Il ne pouvait pas faire autrement, voilà tout. Mais c’était quand même une drôle sensation pour une enfant qui n’avait toute sa vie connu que les cris et les coups comme seuls moyens d’expression.
Sarah se dirigea vers l’évier de la cuisine et remplit un bol d’eau fraîche. Puis elle prit un tabouret et ouvrit la porte supérieure du buffet. Tout au fond se trouvait la trousse de secours.
Elle en sortit un rouleau de gaze à peine entamé et quitta la cuisine avec les compresses et les ciseaux dans une main et le bol dans l’autre.
Elle posa le tout sur la table basse devant le canapé et se retourna. Son père s’était endormi. Elle trouvait étrange que l’on puisse s’endormir les yeux ouverts mais elle était surtout soulagée qu’il ne lui crie plus dessus. Elle coupa un bout de gaze qu’elle plongea dans l’eau et entreprit de nettoyer les traces de sang sur le visage de son père. Elle le fit avec une infinie application, un timide sourire éclairant son visage. Ils étaient si rares ces moments là. Pour tout dire, elle ne se souvenait pas avoir déjà ressenti ça. Une sorte de paix fragile. Pas de cris, pas de coups. Une lumière dans la nuit.
Sarah savait que les choses seraient tout autres quand il se réveillerait. Mais peut-être aurait-il faim. Ou bien serait-il fatigué. Peut-être ne penserait-il pas à la frapper ce soir. Elle pourrait alors retrouver sa chambre. L’endroit où elle était bien. L’endroit où il se passait tant de jolies choses.
5 commentaires:
J'aime beaucoup la description de l'ambiance, en particulier le rôle de l'escalier et le bruit de la serrure, le contraste entre le calme relativement inquiétant du début et l'entrée fracassante du père. J'ai hâte de savoir enfin ce qui va se passer dans cette chambre refuge...Beau début en tout cas ! Merci !
Nath
Ben alors, on attend ...
Isa.
Noir c'est noir... mais c'est beau, dépeint avec beaucoup de tendresse : la suite, la suite !
Pas de panique, ce ne sera pas une histoire sans fin puisque pour une fois, je sais où je vais... (J'ai le déroulement, la chute...)
Par contre, a priori, pas de deuxième partie avant le début de semaine prochaine. Désolé les filles !
Même si ce n'est pas une histoire réjouissante, j'apprécie la manière dont tu décris l'ambiance, lourde et pesante. Le rythme est lent mais intense. Comme disent les filles...la suite, la suite....
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