jeudi 22 janvier 2009

Karen (2)


Chapitre 3

Joe Hunter était passablement agacé, mais sans trop savoir pourquoi, ce qui l’énervait encore plus. Il avait eu cette détestable impression, dès qu’il avait posé un pied à terre au réveil, que la journée serait pourrie et cette sensation tenace n’avait pas l’air décidée à se dissiper. Il avait envoyé bouler tous les collègues qui étaient entrés dans son champ de vision, maugréant à tout va en arpentant les couloirs menant à son bureau. Il s’était ensuite affalé sur son fauteuil, avec un soupir qui en disait long sur son humeur du jour.

Bien qu’il n’ait que très peu d’élément sur le triple homicide du début de journée, Joe Hunter était persuadé, une intuition de flic, que l’affaire s’annonçait longue et corsée. Trois assassinats propres, des lieux du crime visiblement nettoyés précautionneusement, des indices potentiels soigneusement subtilisés par le ou les tueurs, rien ne semblait avoir été fait au hasard. John Peebody n’allait pas tarder à lui remettre son rapport, peut-être y verrait-il enfin plus clair mais il n’y croyait pas vraiment. Quand au médecin légiste, il doutait tout autant qu’il puisse réellement faire avancer le schmilblick.

Hunter se sentait impuissant. L’affaire avait à peine commencé qu’il sentait qu’elle lui échappait déjà. Il savait juste que c’était du travail de professionnel. Est-ce que le tueur bossait à son compte, auquel cas il faudrait s’orienter vers un règlement de compte, ou bien travaillait-il sous les ordres de quelqu’un, auquel cas le commanditaire n’était assurément pas n’importe qui. Car il faut pouvoir se les payer, les meilleurs. Et le ou les tueurs n’étaient visiblement pas des amateurs.

Hunter but son café d’un trait et s’enfonça encore davantage au fond de son fauteuil. Putain de journée !


Chapitre 4

Barry Whitemore tenait à présent la main de Karen. Il était heureux. Elle le regardait et son sourire était radieux. Barry eût aimé qu’elle puisse parler, ce qui n’était pas possible bien évidemment mais au moins elle était là. Elle l’entraîna vers la rivière, celle qui traversait le gigantesque parc de 20 hectares de la propriété. Karen avait toujours adoré cet endroit, cet havre de verdure enveloppé de silence, et baigné de soleil glissant entre les feuillages des arbres immenses. Il la vit s’asseoir et s’étirer paresseusement sur l’herbe encore fraîche en bordure de la rivière. Il s’allongea auprès d’elle, ne pouvant décrocher son regard de son corps étendu. Il aurait aimé l’enlacer comme il l’avait fait tant de fois. Mais il ne pouvait pas.

Alors il se contenta de l’observer, longtemps, ses mains dans les siennes, et l’éclat de son visage lui fit du bien. Il avait vraiment l’impression d’avoir Karen à côté de lui, ce qui, l’espace d’un instant, lui fit peur. Il ne s’attendait pas à une telle ressemblance, à une telle fidélité dans la modélisation de son visage, dans la captation des mouvements qui avaient été ceux de son épouse.

Barry sentit l’émotion le submerger. Le résultat dépassait tout ce à quoi il avait pu s’attendre. Glaser, Hamilton et Phelps s’étaient vraiment surpassés. Quel dommage que ces trois surdoués se soient montrés si gourmands, au point de vouloir changer ce qui avait été convenu. En tout cas, ils avaient fait le maximum de ce qui était techniquement faisable. Faire de sa femme l’héroïne d’un jeu vidéo, un jeu qui reprenait certes l’intégralité de leurs 12 années passées ensemble, mais qui se projetait aussi dans l’avenir. Un avenir où Karen Whitemore avait toute sa place. Dans un univers fidèlement représenté mais dans lequel la mort était absente.

Barry bougea délicatement le stick gauche de la manette et, sur l’écran, les mains, au premier plan, se détachèrent de Karen qui semblait les regarder s’en aller. Il enregistra sa partie, comme on le ferait pour n’importe quel jeu vidéo, récupéra le CD puis éteignit conjointement la console et le téléviseur.

L’illusion était parfaite. Les trois as de l’informatique avaient crée un vrai chef d’œuvre. Il faut dire que l’attente avait été très longue. Très. Barry avait dû leur donner tous les souvenirs de sa femme, tous les enregistrements vidéo qu’ils avaient pu faire ensemble tout au long de leur union, toutes les photos,. Il avait pensé des journées entières, des nuits sans sommeil, à enregistrer sur dictaphone, tous les souvenirs de cette vie pas si lointaine. Plus de trois cents cassettes comme une gigantesque malle aux souvenirs.

Il s’était mis à nu, n’avait rien omis de raconter. Il avait été présent à chaque processus de réalisation du « jeu » vidéo, notamment pour la partie graphique où chaque décor, chaque lieu traversé avait été reproduit avec une extrême fidélité. Karen était bien évidemment celle qui avait bénéficié du plus grand soin, tant au niveau visuel que de la fluidité d’animation. Le rendu de son visage était parfait, comme celui de ses expressions. Quand elle était radieuse, il pouvait presque entendre son rire. Presque. Ne manquait à Karen que la parole. Qu’importe. Elle serait là, avec lui. Pour toujours.

Ce travail de titan n’avait finalement pris « que » deux ans, une misère quand on pense à la quantité colossale de travail accompli. L’idée avait germé dans son esprit alors que sa femme était mourante et qu’il sentait qu’elle lui échappait définitivement. Il ne l’avait pas accepté.

Alors il avait dépensé sans compter pour concrétiser ce projet fou. Mais l’argent n’avait jamais été un problème. Il avait toujours grassement gagné sa vie, pas forcément de manière très orthodoxe parfois, mais ses différents comptes, aux quatre coins du globe, étaient bien garnis. Un peu moins à présent. Des dizaines de millions de dollars investis. Pour un résultat inespéré, à ses yeux.

Seule ombre au tableau : les trois créateurs du jeu qui, sentant à quel point la réalisation du projet était vitale pour lui, avaient subitement décidé de faire monter les enchères. Raisonnement d’autant plus stupide qu’il leur avait toujours assuré une excellente qualité de vie pendant ces deux dernières années et qu’ils devaient, de surcroît, toucher chacun deux millions supplémentaires pour leur peine. Mais bon, le cerveau humain a parfois ses mystères. Ils avaient subitement eu la folie des grandeurs. Et pour leur malheur, ils l’avaient même menacé, lui Barry Whitemore, de diffuser leur œuvre au plus grand nombre s’il n’obtempérait pas. Que s’étaient-ils imaginé ? Il n’y avait qu’une Karen. Et elle serait pour lui et personne d’autre. Alors il avait dû se résoudre à engager un tueur professionnel pour éliminer ces trois charlots. Maintenant, il possédait toutes les pièces en rapport avec cette affaire. Et elles étaient en lieu sûr.

Barry Whitemore fixait le CD. Il ne pouvait détacher son regard du précieux objet pour lequel il avait fait tant de sacrifices.
Toute sa vie passée avec Karen était là, dans ce petit disque.

Et l’avenir, celui qu’ils auraient du construire à deux, allait enfin se révéler à lui.



A suivre…

4 commentaires:

Titof a dit…

ca prend une tournure interressante...

je suis...

Anonyme a dit…

Moi aussi!!
Isa.

Réverbères a dit…

itou…

Cath a dit…

J'avais pris du retard de lecture, j'arrive !
Et bien c'est palpitant !