jeudi 8 janvier 2009

Le jour où l’enfant ne dessina plus



Dès son plus jeune âge, l’enfant avait été solitaire. Aussi loin qu’il s’en souvienne, son seul plaisir, face à la solitude qu’il ne ressentait pas encore comme telle, était le dessin. Il aimait dessiner des étoiles avec plein de batailles de soucoupes et de machines tout autour. Il prenait comme modèles les héros de son enfance : Goldorak (de loin son préféré !), Albator, Ulysse 31. Il les faisait même parfois cohabiter dans des aventures improbables mais de celles qui mettent des étoiles dans les yeux. Avec son seul bic et ses cahiers de brouillon, l’enfant dessinait maladroitement des cases qu’il remplissait d’histoires de toutes sortes. En dehors de l’école et de ses dessins-animés favoris, il passait tout son temps libre à créer ses petites histoires. Je crois même me souvenir qu’il adorait ça.

Et puis, il y avait parfois les vacances. Globalement, l’enfant n’aimait pas ça. On l’emmenait toujours à la campagne, lui l’enfant de la ville. Garder les brebis, récolter le tilleul, soigner les bêtes… Non, vraiment, il n’aimait pas ça du tout. Mais le soir, ou en début d’après-midi quand il faisait trop chaud, il prenait des livres animaliers et reproduisait le plus fidèlement possible les photos qui se trouvaient à l’intérieur.

C’est aussi lors de ces douloureuses vacances, lorsque par chance il ne se retrouvait pas enfermé dans cette cave si noire, l’endroit qu’il redoutait par dessus-tout, qu’il découvrit par hasard ce que l’on appelle les comics strips. C’était Spiderman en BD dans le journal régional Centre-Presse, que le facteur déposait chaque jour. L’enfant dévorait ces trois-quatre dessins étalés sur une bande, attendant impatiemment la suite le lendemain, guettant l’estafette jaune du facteur. Un jour, il avait même découvert plusieurs piles de vieux journaux dans une sorte de hangar mitoyen à la maison de son oncle. Il y venait dès lors chaque jour, d’une part pour lire toujours plus, mais aussi dans l’espoir de retrouver quelques journaux jaunis enfouis ci ou là. Il savait qu’en les feuilletant il trouverait, toujours dans les dernières pages, un nouveau strip de son nouvel héros Spiderman. Il avait beau y avoir Le Fantôme et le jeu des 7 erreurs, seul l’homme-araignée comptait.

Les années passèrent à leur rythme et l’enfant, bien que prenant de l’âge forcément, était encore un enfant. Qui regardait encore Goldorak et tous les autres, qui remplissait toujours des dizaines de cahiers de brouillon d’histoires intergalactiques. Et qui dévorait désormais les Strange, Nova et autres Titans, avant de tenter d’en reproduire les diverses couvertures.
Bref, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. L’enfant n’avait pas besoin d’autre chose. Il dessinait et était heureux.

Et puis, un beau jour, une conseillère d’orientation demanda à parler à la mère du garçon. Et devant eux, elle dit que décidément, cet enfant devait bien avoir un problème pour passer son temps à dessiner des histoires de robots.

Comble du malheur, l’enfant était entre deux âges, tendant vers celui où on devient résolument très influençable.

Alors l’enfant se demanda pourquoi il n’était pas normal et se sentit malheureux. Avec quelques années de plus, sûrement aurait-il fait la part des choses… Mais là…

Du coup, l’enfant se dit probablement qu’il ne voulait pas être un enfant malade. Il arrêta donc de dessiner et pire, déchira et jeta une bonne partie de ses dessins passés. Il devait y avoir une petite centaine de cahiers de brouillon qui disparurent en quelques heures.

Dès lors, l’enfant ne fut plus que le spectateur de ce qu’il aurait voulu si ardemment devenir. Heureusement il vécut quand même de jolies rencontres, la plus belle étant sans aucun doute celle avec Gaston Lagaffe et son papa Franquin. Il y en eut tellement d’autres depuis : Calvin et Hobbes, Garfield, Rahan, Ric Hochet, Lucky Luke, Boule et Bill… et tant d’autres. Ou des moments d’émotion pure comme à la lecture de « La boite à 1 F ».
L’enfant devenu adolescent puis adulte put ainsi continuer à s’évader dans des univers multiples, s’émerveillant comme un gosse devant telle ou telle histoire, tel ou tel gag.

Mais il ne dessina plus ou presque. L’envie avait mis tellement de temps à revenir que lorsqu’elle réapparut enfin, il ne lui prêta aucune attention. Elle était là pourtant, et probablement encore aujourd’hui, mais l’homme de 36 ans, ou plutôt l’enfant que je suis resté, se dit que finalement, ça n’en vaut plus tellement la peine. Le dessin, et notamment la BD, est un art qui mérite qu’on l’entretienne. La vie est ainsi faite de rendez-vous manqués. Alors je prends mon plaisir chez les autres. Chez ces artistes qui me donnent du rêve et des images plein la tête.

Franquin a dit un jour : « L’adulte est un enfant qui a mal tourné ». Voilà au moins une chose que cette foutue conseillère d’orientation ne m’aura pas enlevé. Enfant j’étais, enfant je suis resté et enfant je resterai !


Et tant pis pour le dessinateur que j’aurais tant aimé être…



2 commentaires:

Anonyme a dit…

Si l'envie est là, lance toi!Aies confiance, les quelques dessins que j'ai pu voir de toi m'ont bluffée...Non cette conseillère de non orientation n'a rien enlevé à ton talent, juste de la confiance en ton talent:c'est beaucoup trop mais pas irrémediable.Fais moi confiance...
Ton amie.

franck a dit…

Merci mystérieuse amie (?)